Relancée fin août par le député Jean-Philippe Tanguy, l’interdiction du port du voile dans l’espace public revient dans le débat présidentiel
La séquence s’est ouverte le dimanche 30 août, sur le plateau de BFMTV. Interrogé sur l’avenir du voile islamique en cas de victoire de Marine Le Pen en 2027, le député de la Somme Jean-Philippe Tanguy, proche de la candidate, a tranché : « Nous sanctionnerons le port du voile » dans l’espace public. Le dispositif envisagé prend la forme d’une amende, que l’élu compare à celle des automobilistes circulant sans ceinture de sécurité. Le montant, lui, n’est pas encore arrêté.
La proposition n’a rien d’inédit : Marine Le Pen défend l’interdiction du voile dans l’espace public depuis 2012, et en a fait un marqueur de ses campagnes de 2017 et de 2022. Sa réapparition s’inscrit dans une série de thèmes identitaires que le parti remet en avant à l’approche de l’échéance de 2027.
Au lendemain de la déclaration de son député, le président du Rassemblement national a nuancé. Jordan Bardella a écarté l’idée d’une police du vêtement et renvoyé la question à un référendum portant sur l’« idéologie islamiste », qui comporterait, selon lui, l’extension à la « sphère publique » de l’interdiction des signes religieux aujourd’hui applicable dans les écoles. Pour le RN, le recours au référendum présenterait notamment l’avantage d’éviter un contrôle de constitutionnalité a posteriori, le Conseil constitutionnel se jugeant traditionnellement incompétent pour examiner une loi adoptée directement par le peuple. La stratégie demeure toutefois juridiquement incertaine : un contrôle pourrait intervenir en amont du scrutin et les engagements européens de la France, à commencer par la Convention européenne des droits de l’Homme, resteraient applicables.
Une mesure majoritairement soutenue dans l’opinion
Selon un sondage CSA réalisé pour Europe 1, CNews et Le Journal du dimanche, 60 % des Français se déclarent favorables à l’interdiction du voile dans l’espace public. Le soutien est moins large lorsqu’il s’agit de la sanction envisagée par le RN : 53 % des personnes interrogées approuvent le principe d’une amende, contre 47 % qui s’y opposent.
Sur cette sanction, les clivages politiques sont particulièrement marqués. L’amende est approuvée par 86 % des sympathisants du Rassemblement national et 69 % de ceux des Républicains, contre 43 % chez les sympathisants de Renaissance. À gauche, elle ne recueille que 24 % d’opinions favorables chez les sympathisants de La France insoumise, 29 % chez ceux du Parti socialiste et 23 % chez les Écologistes. C’est sur cet écart, entre une opinion en partie acquise et un obstacle juridique massif, que se joue l’ensemble du débat.
Le verrou juridique
Sur le terrain du droit, les réserves sont nombreuses. Anne-Charlène Bezzina, docteure en droit public et constitutionnaliste, estime auprès de franceinfo qu’une telle interdiction « n’est absolument pas crédible juridiquement »: elle se heurterait à la liberté de religion protégée par la Constitution comme par la Convention européenne des droits de l’Homme.
L’argument a été repris jusqu’au sommet de l’État. À l’issue du Conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, a fait part de réserves sérieuses sur la constitutionnalité comme sur l’applicabilité concrète de la mesure, estimant qu’une telle question, si elle devait être posée, aurait à viser l’ensemble des signes religieux visibles et non le seul voile.
Un rejet qui dépasse la gauche
La particularité de cette séquence tient à ce que les critiques ne viennent pas seulement du camp adverse traditionnel du RN. À droite, Valérie Pécresse, présidente Les Républicains de la région Île-de-France, a écarté la mesure sans détour : au micro de franceinfo, elle la juge « démagogique et impraticable » et déclare ne pas y être « favorable » tout en estimant que le voile « n’est pas un vêtement comme les autres ».
À gauche, la candidate des Écologistes Marine Tondelier a rappelé, sur franceinfo, que la laïcité impose d’abord « la neutralité de l’État. Ça n’a jamais été la police du vêtement dans l’espace public ». Cette distinction recoupe la jurisprudence constante du Conseil d’État, qui réserve l’obligation de neutralité aux personnes publiques et à leurs agents, les usagers demeurant en principe libres de manifester leurs convictions.
Sur les réseaux sociaux, plusieurs personnalités politiques et médiatiques ont vivement condamné la proposition du RN. Jean-Luc Mélenchon l’a qualifiée d’« ignoble » et accusé le parti de « déverser ses obsessions sexistes et islamophobes ». Au sein du groupe insoumis à l’Assemblée nationale, sa présidente, Mathilde Panot, a dénoncé une « islamophobie désormais banalisée » et promis de combattre ce qu’elle appelle la « lèpre lepéniste », tandis que le député Antoine Léaument y a vu une « mesure discriminatoire sans précédent ». De son côté, le financier Matthieu Pigasse a invoqué la liberté de conscience, résumant sa position par une formule : « Pas la police des religions », avant de conclure : « Le RN, c’est interdire, exclure, diviser. »
Dans le camp socialiste, Ségolène Royal, candidate à la primaire, a développé une argumentation plus large. Invitée le 2 septembre du Face-à-Face de BFMTV-RMC, l’ancienne ministre s’est d’abord interrogée sur les conséquences concrètes d’une interdiction. Prenant l’exemple d’une mère voilée conduisant son enfant à l’école et qui serait verbalisée dans la rue, elle a prédit des « révoltes sociales dans les quartiers » et une « levée de boucliers » dans certains pays arabes.
Ségolène Royal a également estimé que la mesure pourrait produire l’effet inverse de celui recherché, en poussant certaines jeunes femmes ne portant pas aujourd’hui le voile à le revêtir en signe de protestation. « Laissons les femmes tranquilles », a-t-elle martelé, regrettant que leur manière de s’habiller demeure un objet d’affrontement politique. Face à la question des femmes contraintes de se voiler, elle a défendu une autre réponse : l’éducation et le respect du libre choix, plutôt que l’interdiction dans l’espace public.
L’ancienne ministre a enfin relié ce débat à la protection de l’enfance, l’une des priorités qu’elle met en avant dans sa campagne. Elle a déclaré préférer qu’une femme portant un foulard garde des enfants plutôt qu’un « pédophile, pédocriminel ». Interrogée par Apolline de Malherbe sur cette comparaison, elle l’a assumée, estimant qu’il y avait un problème à être, selon elle, plus sévère envers une femme portant un foulard qu’envers un pédocriminel qui s’en prend à des enfants.
Un affichage plus qu’un projet ?
Les doutes n’ont d’ailleurs pas toujours été cantonnés aux adversaires du RN. Au cours des travaux préparatoires au projet présidentiel, Jordan Bardella avait lui-même exprimé des réserves sur la mesure. Lors d’un séminaire organisé en avril, le président du parti avait confié à propos de l’interdiction du voile dans l’espace public : « Je ne le sens pas », selon Le Monde. Ces hésitations n’ont toutefois pas conduit le RN à abandonner la proposition : le parti a depuis confirmé son intention de la soumettre aux Français par référendum.
De la comparaison avec la ceinture de sécurité à la promesse d’un référendum, la proposition oscille ainsi entre l’annonce et le dispositif réellement praticable. Aucun de ses promoteurs n’a, à ce jour, précisé comment un tel contrôle serait exercé, ni sur quels critères un foulard serait qualifié d’« islamique » plutôt que porté pour une autre raison. Entre une opinion en partie acquise et un droit qui y fait obstacle, l’écart interroge sur la nature de l’exercice : un projet appelé à être appliqué, ou un marqueur destiné à occuper le débat de la campagne.
Cécile Durmaz, analyste et journaliste française
