L’ultime «Mortal kombat» d’Ousmane Sonko sera sans doute celui durant lequel il fera face à Bassirou Diomaye Faye. Face à la presse qui recueille religieusement ses saillies, ce 2 juin 2026, il ouvre le feu, étalant de la sorte cette évidence qui l’empêche depuis tout ce temps d’accéder à la magistrature suprême : il n’a pas la stature d’un homme d’Etat ; il manque surtout de classe, cette faculté à inspirer le respect des gens respectables.
Se faire adorer d’un troupeau en faillite morale et intellectuelle est si facile…
Entouré de subalternes en mode sur-obéissance, le gourou du peuple de Pastef menace, juge, absout, bénit ou maudit, selon l’attachement de l’impétrant à son nombril. Là, depuis sa superbe, il squatte le perchoir que El Malick Ndiaye, auquel on n’apprend l’art de deviner les rêves du «patron», s’empresse de céder à son corps défendant après le lui avoir lustré avec dévotion, avant d’aller se cacher dans la dernière rangée de cette Assemblée qu’il présidait jusque-là avec tant de morgue.
Qui veut comprendre Ousmane Sonko, cherche ce qu’il cache, et non ce qu’il dit. C’est un homme aux abois qui fait feu de tout bois ce jour-là, parce que sa paranoïa ne lui indique pas vraiment d’où vient le danger… Il se sent nu depuis que Bassirou Diomaye Faye, sans doute atteint de lassitude, à force de cacher ses impairs, ses lacunes et bien plus que ça, décide de lui enlever son manteau protecteur de Premier ministre. Pire : le nouveau gouvernement échappe à son contrôle.
Le Premier ministre sort de presque nulle part, sans son consentement ; les ministres qui y figurent ne daignent pas lui demander la permission d’aller au petit coin. Pour en rajouter une couche, la liste de ministres de ses fidèles qu’il propose finit à la corbeille sans ménagement. La fin d’une drôle d’épopée où le tragique le dispute au ridicule, le pitoyable à l’improbable, le miracle à la fatalité, le sordide à l’indécent. C’est dans la soirée du vendredi 22 mai 2026 que l’annonce laconique tombe comme un couperet, sous la forme d’un décret sec que délivre, placide, le Secrétaire général de la présidence, Oumar Samba Bâ : Ousmane Sonko est viré. Comme un malpropre.
Fin donc de la trépidante aventure gouvernementale pour l’intouchable gourou de Pastef, devenu depuis avril 2024, «le meilleur Premier ministre de tous les temps», selon son binôme du sommet de l’Etat, le président Bassirou Diomaye Faye. Sans la moindre formule de reconnaissance, ni même de politesse.
Rien à voir avec le mielleux courrier que le Président Abdou Diouf se sent obligé de faire publier à la «Une» du Soleil, le mercredi 26 mars 1990, après avoir limogé le tout-puissant et taiseux ministre d’Etat, Jean-Baptiste Collin, Sénégalais d’ethnie normande, tendance sérère.
Je reproduis ce texte in-extenso : «Monsieur le ministre d’Etat, au moment où vous quittez les hautes fonctions que vous avez exercées à mes côtés depuis mon accession à la présidence de la République, je tiens à vous dire mon infinie gratitude pour l’œuvre que vous avez accomplie au service de l’Etat et de la Nation pendant ces dix dernières années où vous aurez été mon plus proche et mon plus fidèle collaborateur. Je mesure mieux que tout autre la part immense que vous avez prise dans la consolidation de notre démocratie et de notre Etat de droit, et dans la réussite d’une politique de redressement économique sans laquelle notre pays ne pourrait surmonter aujourd’hui les obstacles qu’il rencontre sur la voie du développement. Le Sénégal de demain sera bâti par les générations nouvelles d’hommes politiques et de hauts fonctionnaires que vous avez formées à la discipline de l’Etat. En leur offrant quotidiennement l’exemple de votre loyauté, de vos hautes compétences, de votre dévouement au bien public et de votre travail inlassable au service de l’intérêt général, vous leur avez donné la meilleure préparation aux responsabilités qu’il leur reviendra d’assumer. Le peuple sénégalais n’ignore rien de ce qu’il vous doit. Sa reconnaissance vous est acquise devant l’Histoire et je veux vous en porter témoignage en son nom. Veuillez trouver ici, Monsieur le ministre d’Etat, l’assurance de ma haute considération et de mes sentiments les plus fraternels.»
Difficile de faire plus élégant pour se séparer d’un allié puissant qui manœuvrera avec maestria dans les couloirs du Palais sous Senghor, pour l’installer au pouvoir et l’accompagner dans la discrétion, la retenue et l’efficacité pendant les traversées du désert de notre République, aux heures des ajustements structurels, pendant que le père Wade transforme les hordes furieuses d’affamés, de chômeurs et de frustrés en vagues d’exaspérations «sopistes».
Il faudra attendre vingt-quatre ans, en parcourant les mémoires d’Abdou Diouf, pour connaître le fin mot de l’histoire, version Diouf : Marianne Collin, l’épouse du ministre d’Etat, aurait manqué de respect à Elisabeth Diouf, lors d’une kermesse de la paroisse de Ziguinchor…
Nos destins tiennent à si peu de choses.
Jean Collin, quant à lui, demeurera le grand commis de l’Etat inébranlable qui emporte ses secrets dans la tombe, à Ndiaffate.
Il aura fallu plusieurs décennies à Abdou Diouf, pour qu’il prenne son courage à deux mains et se sépare d’un «fidèle collaborateur» qui, en dépit des apparences, restera son patron durant tout leur compagnonnage.cBassirou Diomaye Faye, fasciné par son leader éclairé Ousmane Sonko, dans leur syndicat des Impôts et domaines, en 2005, puis à Pastef, à partir de 2014, n’aura besoin que de six mois au pouvoir pour perdre ses illusions…
Le premier malentendu arrive quand Macky Sall présente une proposition malhonnête à Ousmane Sonko qui, du fond de sa confortable cellule, ne dit pas non : le report de la présidentielle de 2024, accompagné d’amnistie et de révision du fichier électoral qui permettraient à Karim Wade, Ousmane Sonko et, sans doute, Macky Sall, de revenir dans la partie de poker menteur.
Il faudra que des candidats officiels déposent un recours devant le Conseil constitutionnel, qui casse la décision de Macky Sall avant de le sommer d’organiser les élections avant le 2 avril 2024, pour que tout bascule.
Le bon sens populaire de chez nous le dit bien : se retourner ne brise pas la colonne vertébrale du serpent…
Après avoir cornaqué Habib Sy et Cheikh Tidiane Dièye, le président du parti Pastef alors dissous se rabat sur le seul candidat que le peuple d’en bas reconnaît, parce qu’il lui ressemble tant.
Bassirou Diomaye Faye, qui sort de prison pour avoir défendu exagérément son idole, n’a ni CV sophistiqué ni bras longs, ne paie pas de mine, se laisse pousser la barbe, est polygame, se promène avec un balai durant la campagne et n’a pour slogan que l’indéfinissable «Mahaza». Durant tout ce temps, l’encombrant Ousmane Sonko le chaperonne, l’envahit, confisque son micro, fait le beau pour attirer les caméras et les flashes sur son auguste personne.
Le 24 mars 2024, les Sénégalais élisent alors dès le premier tour, sans vraiment le connaître, celui qui leur ressemble le plus… Ils ne savent pas dans quelle impasse ils s’engouffrent. Un parti qui surfe depuis cinq ans sur le grand malentendu national, le «Projet», une illusion managée par une bande de pieds nickelés depuis près d’une décennie… La campagne «Diomaye môy Sonko» ne fera pas illusion longtemps. Eux-mêmes n’y croient pas vraiment. Dès novembre 2024, Sonko décide de faire cavalier seul sous la bannière Pastef lors des législatives. Il s’empare du parlement certes, mais tient absolument à garder la mainmise sur l’Exécutif. Il truste même des ministères de souveraineté, habituellement la chasse gardée du président. Au lieu de gouverner, il reste l’opposant éternel que le président finit par renvoyer de l’autre côté du pouvoir…
L’appétit vient en mangeant, il veut plus : ses sbires laissent fuiter des engagements sous le sceau du secret en dépit des serments tenus devant la Nation : Diomaye ne serait que de passage, juste le temps d’organiser la transition, avant de céder le Palais où sa famille prend ses aises, à celle de Ousmane Sonko.
Il faut être né de la dernière pluie pour y croire…
Par Ibou Fall
