Le FMI à Dakar, les stablecoins à Lagos, l’or au Rwanda, les poissons volés au large du Sénégal. L’Agence Ecofin dresse un tableau saisissant d’un continent qui perd le contrôle de ses ressources sur tous les fronts à la fois
La souveraineté économique africaine se délite par deux bouts à la fois. C’est le constat dressé par Idriss Linge dans une analyse publiée ce 14 juin 2026 par l’Agence Ecofin, qui prend le Sénégal comme cas d’école d’une Afrique prise en étau entre des créanciers de plus en plus exigeants et une économie populaire qui leur échappe par le bas , rapporte seneplus.
Le cas sénégalais illustre parfaitement la pression venue d’en haut. Depuis début juin 2026, le gouvernement tente de relancer un programme de 1,8 milliard de dollars avec le FMI, gelé après la découverte de 13 milliards de dollars de dettes dissimulées, propulsant le taux d’endettement à 132% du PIB. Une nouvelle équipe gouvernementale a rouvert les négociations dans la semaine du 8 juin, espérant un accord avant fin juin, selon Bloomberg cité par Agence Ecofin.
En attendant, Dakar recourt à des financements opaques adossés à des ressources naturelles. Le Natural Resource Governance Institute, cité dans l’article, avertit que ces montages « dissimulent souvent leurs véritables conditions et créent une hiérarchie cachée entre créanciers » : en cas de défaut, ceux qui détiennent les garanties sont remboursés en premier, avant les autres créanciers et avant les citoyens.
L’érosion par le bas : stablecoins, or de contrebande, poissons volés
Pendant que les gouvernements négocient leur survie avec leurs créanciers, l’économie populaire leur échappe silencieusement. Plus de 22 milliards de dollars transitent désormais via des « stablecoins » sur le continent africain. Le Nigeria est devenu le premier marché mondial pour ces outils, selon des données sectorielles de mars 2026. Pour chaque épargnant qui bascule vers ces monnaies numériques privées, les dépôts bancaires locaux s’amenuisent et la politique monétaire des banques centrales s’affaiblit.
Les ressources naturelles suivent le même chemin. Le Rwanda a exporté plus de 19 tonnes d’or en 2024 alors qu’il n’en produisait que trois. Les eaux entre le Sénégal et la Mauritanie sont écumées par des centaines de chalutiers majoritairement chinois. L’Afrique de l’Ouest représente environ un cinquième des captures illégales mondiales de poisson, tandis que les revenus d’un pêcheur ghanéen ont chuté de 40% en quinze ans, selon l’Atlantic Council cité par Agence Ecofin.
L’Afrique contre-attaque, mais lentement
Face à ce double étranglement, le continent tente de reprendre la main. L’Union africaine et la Banque africaine de développement ont approuvé un Mécanisme africain de stabilité financière doté de 20 milliards de dollars. Une agence panafricaine de notation, conçue pour évaluer les économies africaines selon leurs propres critères, doit être lancée ce mois-ci depuis Maurice. La monnaie unique ouest-africaine, l’Eco, vise désormais 2027.
Mais ces outils restent fragiles face à l’ampleur de la fuite. Comme le résume Agence Ecofin : tant qu’ils n’avanceront pas plus vite que les fuites qu’ils doivent colmater, « le commerçant de Lagos continuera d’épargner dans la monnaie de quelqu’un d’autre, et c’est là, plus que toute déclaration officielle d’un sommet, la mesure concrète de la souveraineté aujourd’hui ».

