J’ai partagé son texte le Bruit et la Fureur avec des amis d’ici et d’ailleurs. Parmi eux, le Professeur Lat Soukabé Mbow a particulièrement retenu mon attention et je me permets de citer ce passage du texte de cet ancien normalien, un « Pontin », qui a largement fait ses preuves dans notre université comme ailleurs. Qu’il me pardonne d’utiliser, dans le cadre d’une conversation privée, ses propres mots :
« Si j’étais seul à me désoler de la situation dans laquelle se trouve le pays, j’aurais fini par me considérer comme victime d’une névrose. Mais ceux qui possèdent une longue expérience, comme le doyen Fadel Dia, me rassurent. Le Sénégal est profondément abîmé. »
Le texte du doyen Fadel appartient plus qu’à lui l’auteur, il appartient à une histoire charnière qui fera notre avenir. Les enseignements du texte du doyen Fadel, publié dans Sud Quotidien et la Revue de presse de notre ami Mamadou Ly sont nombreux. Ils peuvent nous aider à apprendre de nos échecs et de nos gâchis, devenus répétitifs et dramatiques.
1) Les peuples apprennent autrement que les individus, et souvent plus lentement
Aucune expérience historique, y compris celle que nous vivons depuis 2024, n’est totalement négative, car elle produit toujours des enseignements utiles pour le présent et pour l’avenir. Les leçons de cette crise peuvent nous aider à repartir sur de nouvelles bases.
2) La légitimité électorale ne suffit pas à gouverner durablement
L’élection donne le pouvoir, mais elle ne résout pas à elle seule les questions de leadership, de répartition des responsabilités ou de fonctionnement des institutions. La crise actuelle montre que la fonction dirigeante est exigeante et dépasse le seul bénéfice de la popularité. Notre littérature politique regorge de conseils aux gouvernants, ces « miroirs des princes » que nos dirigeants gagneraient à lire et à relire pour en faire un guide de conduite. Nous n’avons pas besoin, sur ce plan, d’aller chercher nos modèles jusqu’à Mao Tsé-toung.
3) Le devoir de respecter le mandat du président de la République, en s’abstenant de déshabiller Paul pour habiller Jean
Décharger un président de ses responsabilités de leader politique dans des nations gélatineuses comme la nôtre est une démarche pleine de risques Pourquoi devrions-nous demander des comptes au Président à la fin de son mandat s’il fait figure de simple régent pour un autre qui lui demande de n’être que son intérimaire ? Même dans la royauté, la régence était encadrée.
4) Les hommes passent, les institutions restent
L’un des principaux enseignements de la période actuelle est que la stabilité d’un pays ne peut dépendre uniquement de l’entente entre deux personnalités, aussi populaires soient-elles. Les institutions doivent être suffisamment fortes pour résister aux conflits d’ego, aux divergences politiques et aux aléas de la conjoncture.
5) La démocratie sénégalaise démontre sa résilience
Malgré les tensions, les confrontations se déroulent dans le cadre du débat public, du Parlement et des institutions républicaines. Cette situation demeure préférable aux règlements de comptes violents ou aux ruptures de l’ordre constitutionnel. Elle témoigne de la capacité de résistance de notre démocratie. Cette résilience n’est pas une assurance tout risque et la chute dans le précipice reste toujours dans l’ordre des possibles
6) La majorité n’est pas un chèque en blanc
Cette crise rappelle qu’une majorité parlementaire, même écrasante, ne dispense jamais du dialogue. En démocratie, l’écoute des différentes composantes de la nation renforce la légitimité des réformes.
7) Le culte de la personnalité est le poison de la démocratie
L’expérience enseigne qu’il est plus sûr de construire les projets collectifs autour d’idées, de programmes et d’institutions solides que de les faire reposer sur des hommes providentiels.
8) La reddition des comptes exige rigueur et preuves.
Les débats sur la dette cachée et les poursuites judiciaires montrent qu’il convient de distinguer les accusations politiques des démonstrations juridiquement établies. Cela rappelle l’importance d’institutions de contrôle indépendantes, crédibles et respectées.
9) Le dialogue est une nécessité permanente
La crise actuelle confirme que le dialogue n’est pas une faiblesse, mais un instrument indispensable de prévention des conflits et de préservation de la cohésion nationale.
Pour conclure : cette séquence historique aura au moins une vertu : elle enseigne aux Sénégalais que l’alternance, à elle seule, ne suffit pas à produire la transformation espérée. Elle met en lumière la nécessité de bâtir des institutions plus fortes, de consolider une culture du dialogue et de promouvoir une démocratie moins dépendante des hommes que des règles. En ce sens, ce qui apparaît aujourd’hui comme un échec pourrait demain être considéré comme une étape nécessaire de la maturation politique du Sénégal. Deux textes de littérature servent ici de boussole
L’un est du Fouta. A travers un conte traditionnel, Samba Diouldé Thiam raconte l’histoire de Bojel et de son oncle Kaaw Fowru qui, en période de famine, décident de vendre leurs mères âgées pour survivre. Cependant, Bojel sauve secrètement sa propre mère en lui permettant de s’échapper, tandis que la mère de son oncle est vendue. Grâce à sa ruse, il protège sa mère tout en partageant les bénéfices obtenus.
L’auteur rappelle que les personnes âgées ne sont pas des obstacles au progrès, mais des parents et grands-parents qui ont eux aussi construit la société avant de transmettre le relais aux générations suivantes. Il invite les jeunes à respecter les anciens, à faire preuve de patience et de compassion, et à ne pas oublier qu’eux aussi vieilliront un jour : « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin ! », Bible Ecclesiaste. chapitre 10, verset 16.
Cette alternance a révélé les profondes fractures de notre société, ces mêmes divisions qui ont autrefois conduit des nations au déclin : un révisionnisme habillé d’une rhétorique pseudo-révolutionnaire et une gérontophobie entretenue avec ferveur par cette même frange politique.
L’autre est la dernière strophe du poème de Brecht « A ceux qui viendront après nous, le poète y dit ceci :
« La haine contre la bassesse,
Elle aussi
Tord les traits.
La colère contre l’injustice
Rend rauque la voix. Hélas, nous
Qui voulions préparer le terrain à l’amitié
Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.
Mais vous, quand le temps sera venu
Où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous
Avec indulgence »
Je connais le Doyen Fadel Dia, une figure intellectuelle de grande valeur, un ainé qui a admirablement décrit dans « La Raparille », un roman historique, l’histoire d’une jeune esclave. Le roman retrace une partie de l’histoire de Saint-Louis au XIXᵉ siècle.
J’ai partagé son texte le Bruit et la Fureur avec des amis d’ici et d’ailleurs. Parmi eux, le Professeur Lat Soukabé Mbow a particulièrement retenu mon attention et je me permets de citer ce passage du texte de cet ancien normalien, un « Pontin », qui a largement fait ses preuves dans notre université comme ailleurs. Qu’il me pardonne d’utiliser, dans le cadre d’une conversation privée, ses propres mots :
« Si j’étais seul à me désoler de la situation dans laquelle se trouve le pays, j’aurais fini par me considérer comme victime d’une névrose. Mais ceux qui possèdent une longue expérience, comme le doyen Fadel Dia, me rassurent. Le Sénégal est profondément abîmé. »
Le texte du doyen Fadel appartient plus qu’à lui l’auteur, il appartient à une histoire charnière qui fera notre avenir. Les enseignements du texte du doyen Fadel, publié dans Sud Quotidien et la Revue de presse de notre ami Mamadou Ly sont nombreux. Ils peuvent nous aider à apprendre de nos échecs et de nos gâchis, devenus répétitifs et dramatiques.
1) Les peuples apprennent autrement que les individus, et souvent plus lentement
Aucune expérience historique, y compris celle que nous vivons depuis 2024, n’est totalement négative, car elle produit toujours des enseignements utiles pour le présent et pour l’avenir. Les leçons de cette crise peuvent nous aider à repartir sur de nouvelles bases.
2) La légitimité électorale ne suffit pas à gouverner durablement
L’élection donne le pouvoir, mais elle ne résout pas à elle seule les questions de leadership, de répartition des responsabilités ou de fonctionnement des institutions. La crise actuelle montre que la fonction dirigeante est exigeante et dépasse le seul bénéfice de la popularité. Notre littérature politique regorge de conseils aux gouvernants, ces « miroirs des princes » que nos dirigeants gagneraient à lire et à relire pour en faire un guide de conduite. Nous n’avons pas besoin, sur ce plan, d’aller chercher nos modèles jusqu’à Mao Tsé-toung.
3) Le devoir de respecter le mandat du président de la République, en s’abstenant de déshabiller Paul pour habiller Jean
Décharger un président de ses responsabilités de leader politique dans des nations gélatineuses comme la nôtre est une démarche pleine de risques Pourquoi devrions-nous demander des comptes au Président à la fin de son mandat s’il fait figure de simple régent pour un autre qui lui demande de n’être que son intérimaire ? Même dans la royauté, la régence était encadrée.
4) Les hommes passent, les institutions restent
L’un des principaux enseignements de la période actuelle est que la stabilité d’un pays ne peut dépendre uniquement de l’entente entre deux personnalités, aussi populaires soient-elles. Les institutions doivent être suffisamment fortes pour résister aux conflits d’ego, aux divergences politiques et aux aléas de la conjoncture.
5) La démocratie sénégalaise démontre sa résilience
Malgré les tensions, les confrontations se déroulent dans le cadre du débat public, du Parlement et des institutions républicaines. Cette situation demeure préférable aux règlements de comptes violents ou aux ruptures de l’ordre constitutionnel. Elle témoigne de la capacité de résistance de notre démocratie. Cette résilience n’est pas une assurance tout risque et la chute dans le précipice reste toujours dans l’ordre des possibles
6) La majorité n’est pas un chèque en blanc
Cette crise rappelle qu’une majorité parlementaire, même écrasante, ne dispense jamais du dialogue. En démocratie, l’écoute des différentes composantes de la nation renforce la légitimité des réformes.
7) Le culte de la personnalité est le poison de la démocratie
L’expérience enseigne qu’il est plus sûr de construire les projets collectifs autour d’idées, de programmes et d’institutions solides que de les faire reposer sur des hommes providentiels.
8) La reddition des comptes exige rigueur et preuves.
Les débats sur la dette cachée et les poursuites judiciaires montrent qu’il convient de distinguer les accusations politiques des démonstrations juridiquement établies. Cela rappelle l’importance d’institutions de contrôle indépendantes, crédibles et respectées.
9) Le dialogue est une nécessité permanente
La crise actuelle confirme que le dialogue n’est pas une faiblesse, mais un instrument indispensable de prévention des conflits et de préservation de la cohésion nationale.
Pour conclure : cette séquence historique aura au moins une vertu : elle enseigne aux Sénégalais que l’alternance, à elle seule, ne suffit pas à produire la transformation espérée. Elle met en lumière la nécessité de bâtir des institutions plus fortes, de consolider une culture du dialogue et de promouvoir une démocratie moins dépendante des hommes que des règles. En ce sens, ce qui apparaît aujourd’hui comme un échec pourrait demain être considéré comme une étape nécessaire de la maturation politique du Sénégal. Deux textes de littérature servent ici de boussole
L’un est du Fouta. A travers un conte traditionnel, Samba Diouldé Thiam raconte l’histoire de Bojel et de son oncle Kaaw Fowru qui, en période de famine, décident de vendre leurs mères âgées pour survivre. Cependant, Bojel sauve secrètement sa propre mère en lui permettant de s’échapper, tandis que la mère de son oncle est vendue. Grâce à sa ruse, il protège sa mère tout en partageant les bénéfices obtenus.
L’auteur rappelle que les personnes âgées ne sont pas des obstacles au progrès, mais des parents et grands-parents qui ont eux aussi construit la société avant de transmettre le relais aux générations suivantes. Il invite les jeunes à respecter les anciens, à faire preuve de patience et de compassion, et à ne pas oublier qu’eux aussi vieilliront un jour : « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant, et dont les princes mangent dès le matin ! », Bible Ecclesiaste. chapitre 10, verset 16.
Cette alternance a révélé les profondes fractures de notre société, ces mêmes divisions qui ont autrefois conduit des nations au déclin : un révisionnisme habillé d’une rhétorique pseudo-révolutionnaire et une gérontophobie entretenue avec ferveur par cette même frange politique.
L’autre est la dernière strophe du poème de Brecht « A ceux qui viendront après nous, le poète y dit ceci :
« La haine contre la bassesse,
Elle aussi
Tord les traits.
La colère contre l’injustice
Rend rauque la voix. Hélas, nous
Qui voulions préparer le terrain à l’amitié
Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.
Mais vous, quand le temps sera venu
Où l’homme aide l’homme,
Pensez à nous
Avec indulgence »
