Un siècle d’existence n’échoit qu’aux hommes que l’Histoire a longuement fréquentés. Le Président Abdoulaye Wade vient d’en franchir le seuil, et parmi les ouvrages que la postérité retiendra de son long magistère, il en est un qui ne dort pas dans les archives et ne se contemple pas sous vitrine, car il roule chaque matin dans les artères de Dakar, de la Corniche aux Parcelles, de Rufisque à Guédiawaye, avec une régularité que peu d’institutions sénégalaises peuvent revendiquer. Dakar Dem Dikk appartient à ce registre rare des réalisations qui ont quitté le domaine du discours pour entrer dans la vie ordinaire des gens, et nul bilan honnête de l’œuvre présidentielle ne saurait en faire l’économie.

On ne comprend rien à l’homme si l’on néglige la singularité de sa formation. Avocat redouté des prétoires, économiste de stature internationale, mathématicien d’une rigueur que ses contradicteurs eux-mêmes lui reconnaissaient, Me Abdoulaye Wade possédait cette rare faculté de penser une société comme on résout une équation, en cherchant la variable cachée dont dépend l’équilibre de l’ensemble. L’agrégation et le doctorat, les amphithéâtres où il enseigna la science économique avant d’en faire une arme politique, tout dans son parcours intellectuel le prédisposait à voir dans le transport non un simple problème de logistique mais une fonction sociale dont dépendent l’emploi, l’éducation et la paix urbaine. Là où d’autres ne voyaient que des autobus à acheter, l’esprit mathématique percevait un système de flux, et l’âme du juriste y lisait un droit à affirmer.

Un pari. La SOTRAC, exsangue après une longue agonie financière, fut liquidée en novembre 1998, et la capitale se retrouva livrée pendant près de deux ans à la débrouille des cars rapides et des clandos, dans un désordre où se déplacer relevait du parcours du combattant. Quand l’alternance de mars 2000 porta le « Pape du Sopi » à la magistrature suprême, le transport urbain dakarois gisait dans une déshérence que les pouvoirs publics précédents n’avaient pas su conjurer. Tirer de ces décombres encore fumants une offre publique de transport cohérente tenait moins de la gestion administrative que de la volonté politique pure, et le nouveau président en fit l’une des urgences augurales de son premier mandat.

Le geste qui scella la naissance de Dakar Dem Dikk relève du génie pédagogique autant que de l’intuition politique. Le Président Wade comprit avant tout le monde qu’un service public ne s’impose pas par décret mais par appropriation, et que la langue dans laquelle on nomme les choses détermine l’attachement qu’on leur porte. En « wolofisant » l’appellation, en troquant la froideur d’un sigle hérité contre la chaleur d’une formule que tout Dakarois saisit d’instinct, « Dakar Dem Dikk », il offrait aux usagers un objet qui leur ressemblait. Beaucoup se rappellent encore la séquence où, ayant convoqué la télévision nationale, debout devant un tableau noir, la craie à la main, il expliquait avec une patience de maître d’école pourquoi les lignes devaient changer de dénomination pour être mieux perçues, mieux visualisées, mieux mémorisées par ceux qui les emprunteraient. Rares sont les chefs d’État qui acceptent de redescendre ainsi à hauteur d’usager, de troquer la solennité du pupitre contre la modestie du tableau noir, et la scène demeure dans la mémoire collective comme l’acte fondateur d’une pédagogie du service public.

La craie et le tableau noir ne devaient rien au hasard chez un ancien professeur. Me Wade gouvernait volontiers comme il avait enseigné, en démontrant plutôt qu’en assénant, en prenant le temps de convaincre une nation entière du bien-fondé d’une idée plutôt que de l’imposer par la seule autorité de la fonction. La pédagogie était sa manière de respecter le peuple, de le tenir pour intelligent et capable de comprendre les raisons d’une réforme. La nomination wolof des lignes participait de la même conviction, profondément démocratique, qu’une politique publique ne devient légitime qu’au moment où le citoyen le plus humble se l’approprie et la fait sienne.

À la décision il fallait des moyens, et Me Wade ne s’embarrassa pas des lenteurs ordinaires. Il dépêcha un proche de son cercle intime, Christian SALVY, un homme de confiance lié à sa famille, avec une consigne dépouillée de toute ambiguïté, réunir au plus vite le matériel roulant et les conditions pratiques permettant de lancer l’exploitation. Derrière l’empressement se cachait une promesse ancienne, presque un point d’honneur, faire rouler les bus pour la rentrée des classes au sortir des vacances de Noël 2000, afin qu’aucun écolier ne demeurât sur le bord de la route au premier matin de janvier. Tenir parole dans un délai aussi resserré, sur les ruines d’une institution disparue, supposait une opiniâtreté que les sceptiques jugeaient déraisonnable. Les bus roulèrent pourtant, et le 1er janvier 2001 marqua le commencement effectif d’une aventure que beaucoup avaient enterrée avant même qu’elle naquît.

Le souci de l’écolier en dit long sur la hiérarchie de ses priorités. Pour un homme qui avait fait de l’instruction le levier du développement, laisser un enfant manquer la reprise des cours faute de transport eût été un aveu d’échec plus grave qu’un retard budgétaire. La promesse tenue au matin de janvier valait programme tout entier, car elle disait l’ordre des choses selon Wade, l’école d’abord, et autour d’elle l’organisation patiente d’une société qui se donne les moyens d’y conduire ses enfants. L’urgence ne fut donc pas un caprice de fondateur pressé mais l’expression d’une cohérence intellectuelle où le transport servait l’éducation, qui elle-même servait la Nation.

L’héritage le plus tenace du Président Wade ne se lit pas dans le nombre de véhicules ni dans l’extension des lignes, mais dans une philosophie tarifaire qui a survécu à tous les changements de régime. Le prix du ticket de Dakar Dem Dikk demeure d’une modicité presque militante, conçu non comme une recette mais comme un viatique social, un droit de cité offert aux plus modestes pour rejoindre l’école, le marché, l’atelier ou l’hôpital. L’économiste savait pourtant mieux que quiconque ce qu’une telle tarification coûte aux équilibres d’exploitation, et le maintien obstiné d’un prix inférieur à son coût réel procédait d’un calcul délibéré, celui d’un Etat qui assume sa part dans la mobilité de ses citoyens parce qu’il y voit le ciment de la cohésion nationale. Me Wade y voyait moins une dépense qu’un investissement dans la solidité d’une métropole où la mobilité conditionne l’accès au travail et à la dignité. L’ancrage sociologique de Dakar Dem Dikk dans les quartiers populaires, sa familiarité avec les usagers de Pikine et de Thiaroye, son statut d’institution que l’on critique mais que l’on défendrait farouchement si elle venait à manquer, tout procède de l’intention sociétale originelle insufflée par le père fondateur.

Le Président Wade ne se contenta pas de fonder, il accompagna. Connaisseur des fractures héritées d’une SOTRAC dont les difficultés étaient pour ainsi dire congénitales, il ne dédaigna jamais de recevoir, tour à tour des fois ou au tour d’une même table le plus souvent, les organisations syndicales et la direction pour aplanir les tensions, désamorcer les conflits naissants et préserver le pacte social interne sans lequel aucun service de transport ne tient. Le pouvoir, chez lui, savait aussi se faire conciliateur, descendre dans l’arène des revendications, écouter les délégués comme les cadres, et arbitrer avec une autorité que nul ne contestait. La méthode tranchait avec la distance habituelle des palais, et elle façonna durablement la culture du dialogue qui caractérise encore la maison.

L’influence politique de Wade débordait d’ailleurs largement le cadre national, et la portée de ses réalisations se mesurait à l’aune d’une ambition continentale rarement égalée. Bâtisseur dans l’âme, théoricien d’une renaissance africaine qu’il voulait arrimer aux infrastructures plutôt qu’aux seules incantations, il concevait le transport public comme l’une des pierres de cet édifice plus vaste, où la circulation des hommes et des biens valait condition première du développement. Dakar Dem Dikk participait à sa manière de cette vision panafricaine, modeste laboratoire d’une idée qui dépassait l’autobus pour atteindre la philosophie d’un homme persuadé que l’Afrique ne s’élèverait qu’en organisant rationnellement le mouvement de ses populations. L’avocat plaidait pour le continent, l’économiste en chiffrait les besoins, et le politique en posait les jalons concrets dans la pierre, le bitume et le métal.

À cent ans, Abdoulaye Wade peut considérer ce legs avec la sérénité de ceux qui ont laissé des traces tangibles. Le transport public dakarois lui doit son renouveau, et au-delà du transport, le secteur tout entier porte l’empreinte d’un homme qui pensait grand parce qu’il pensait pour le peuple. Qui a passé des années à exhumer l’histoire de Dakar Dem Dikk, à fouiller ses archives, à recueillir la parole de ceux qui en furent les premiers artisans, sait combien la décision présidentielle de l’an 2000 fut déterminante, et combien le nom même que le Président concepteur lui donna continue de rouler, fidèle, dans la mémoire et sur les avenues de la capitale. Pour ses cent ans, le plus bel hommage tient peut-être en peu de mots. Tant qu’un bus de Dakar Dem Dikk partira à l’aube et reviendra au crépuscule, le serment du président centenaire restera tenu. JerejefMame !

Mame Gueye NDAW Cadre à Dakar Dem Dikk SAAuteur de Dakar Dem Dikk, vingt-cinq ans d’histoire et de mémoire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *