Les Sénégalais n’ont pas élu un pacte d’arrière-salon. Ils n’ont pas élu une amitié. Ils n’ont pas élu une loyauté intime, fût-elle née dans l’épreuve, la prison. Ils ont élu un président de la République
Au Grand Théâtre, ce 4 juin, tout le monde pensait à Abdoulaye Wade. Moi, j’ai regardé Bassirou Diomaye Faye.
Tout le monde chantait le vieux lion de l’alternance, le survivant magnifique des longues marches, celui qui avait attendu vingt-six ans que l’Histoire lui ouvre enfin la porte. Il y avait les ors de la République, les applaudissements, les hommages, les phrases solennelles, les visages graves, les caméras alignées comme des témoins.
Mais derrière Wade, il y avait Sonko. Et derrière Sonko, il y avait l’État.
C’est souvent ainsi que le Sénégal parle. Il ne dit jamais tout à fait ce qu’il veut dire. Il pose un baobab devant une tempête. Il convoque les morts, les anciens, les pères, pour parler aux vivants qui s’agitent trop. Il célèbre la mémoire pour régler le présent.
Ce jour-là, Bassirou Diomaye Faye ne rendait pas seulement hommage à Abdoulaye Wade.Il rappelait à Ousmane Sonko que la République n’est pas une propriété affective.
Elle n’est pas une dette personnelle. Elle n’est pas le prolongement d’un parti. Elle n’est pas le butin moral d’un combat.
Car c’est bien cela, désormais, le cœur du sujet. Non pas la blessure d’un homme. Non pas la susceptibilité d’un leader. Non pas même la rupture entre deux compagnons d’épreuve. Le véritable événement politique qui se joue sous nos yeux est plus profond : pour la première fois depuis l’arrivée de Pastef au pouvoir, l’État tente de se séparer du mouvement qui l’a porté.
Et ce divorce-là est toujours violent.
Tous les mouvements révolutionnaires finissent par produire deux hommes. Celui qui veut continuer le combat. Et celui qui doit désormais gouverner.
Le premier parle encore au peuple comme à une foule en marche. Le second parle au pays comme à une maison qu’il faut tenir debout. Le premier a besoin d’ennemis. Le second découvre que l’administration, les finances, les partenaires, les marchés, les fonctionnaires, les familles, les paysans, les chauffeurs de taxi, les étudiants, les malades, les créanciers et les pauvres ne se gouvernent pas avec des slogans.
Le pouvoir n’est pas une tribune. C’est une solitude.
Et Diomaye, longtemps présenté comme l’héritier, l’obligé, le dépositaire provisoire d’un destin qui ne lui appartenait pas tout à fait, semble avoir compris cette chose simple et terrible : on ne prête pas le serment présidentiel par procuration.
Le protocole de Cap Manuel ne concerne pas les Sénégalais.
Les Sénégalais n’ont pas élu un pacte d’arrière-salon. Ils n’ont pas élu une amitié. Ils n’ont pas élu une loyauté intime, fût-elle née dans l’épreuve, la prison, l’exil intérieur et la persécution politique. Ils ont élu un président de la République.
Et un président, au Sénégal, ne peut pas être l’ombre d’un autre homme. Il peut être reconnaissant. Il ne peut pas être captif.
C’est là que commence la tragédie Sonko-Diomaye. Sonko a incarné la fureur d’un peuple. Diomaye doit désormais incarner la continuité d’un État. L’un a bâti sa puissance sur la rupture. L’autre découvre que gouverner, c’est parfois protéger le pays de ceux-là mêmes qui prétendent le sauver.
Lorsque Sonko dit qu’il pourrait bloquer l’administration, le Sénégal entend autre chose qu’une phrase de colère. Il entend le retour possible du “gatsa gatsa”, non plus dans la rue, mais dans les couloirs de l’État. Non plus face à Macky Sall, mais face à celui que Pastef avait lui-même porté au palais.
C’est là que la République devient fragile. Très fragile.
Car une administration divisée entre pro-Sonko et pro-Diomaye n’est pas une administration démocratique. C’est une administration prise dans une guerre de fidélités. Le dossier n’avance plus parce qu’il est juste. Il avance selon le camp qui le porte. Le Directeur ne décide plus selon l’intérêt national. Il attend le signal. Le fonctionnaire ne sert plus l’État. Il jauge le rapport de force. Le pays ne ralentit pas d’un coup. Il se grippe par petites lâchetés, par prudences intéressées, par silences tactiques.
Et dans ce silence, ce sont toujours les mêmes qui paient. Le peuple. Celui qui n’a pas de salon climatisé. Celui qui ne négocie pas avec le FMI. Celui qui ne connaît ni Cap Manuel, ni les conciliabules, ni les rancœurs du sommet.
Celui qui demande seulement que le prix du riz ne monte pas, que l’électricité tienne, que l’école fonctionne, que l’hôpital réponde, que les routes ne soient pas des promesses et que le pays ne redevienne pas le jouet des egos.
L’Assemblée nationale, dans cette configuration, devient plus qu’une institution. Elle devient une arme. Entre les mains de Sonko, elle peut être le lieu noble du contrôle démocratique. Elle peut aussi devenir l’instrument d’une revanche. Tout dépendra de ce que son camp choisira d’y déposer : l’exigence républicaine ou la tentation de l’obstruction.
Le Sénégal connaît ces heures-là. Il a connu Senghor et Dia. Il a connu Abdou Diouf et Wade. Il a connu Wade et Macky.
Il a connu les fidélités qui se retournent, les héritiers qui s’émancipent, les pères qui refusent de vieillir, les fils qui découvrent que le trône ne se partage pas longtemps.
Mais cette fois, quelque chose est plus dangereux. Parce que la fracture ne traverse pas seulement deux hommes. Elle traverse un parti au pouvoir. Elle traverse l’administration. Elle traverse la majorité parlementaire. Elle traverse les réseaux sociaux, cette nouvelle place publique où les griots ont changé de tambour mais pas toujours de sagesse.
Diomaye a explosé Pastef en créant sa propre coalition. Sonko a répondu en rappelant que Pastef n’était pas un simple souvenir électoral, mais une machine politique encore debout, disciplinée, majoritaire, capable de peser, de refuser, de bloquer, de faire plier.
Le pays se retrouve donc avec deux légitimités concurrentes. La légitimité constitutionnelle du président. La légitimité militante du chef historique. Or une République ne peut pas vivre longtemps avec deux soleils. Elle finit par brûler.
Le paradoxe est cruel : Sonko, qui a combattu la confiscation du pouvoir, risque aujourd’hui d’en reproduire le geste sous une autre forme. Non pas en occupant le palais, mais en refusant que celui qui l’occupe gouverne pleinement. Non pas en annulant les institutions, mais en les encerclant. Non pas en niant le peuple, mais en parlant en son nom jusqu’à étouffer sa respiration.
Et Diomaye, lui, joue désormais sa vraie présidence. Pas celle de mars 2024. Celle-ci. Celle où il ne suffit plus d’être l’homme choisi par l’Histoire, mais l’homme capable de lui résister.
Son discours sur Wade était donc tout sauf nostalgique. Il disait la patience contre la précipitation. Le respect de l’adversaire contre la haine politique. La grandeur de l’alternance contre la tentation de la revanche. Il disait, sans le nommer, que l’adversaire d’aujourd’hui n’est pas l’ennemi de demain. Il disait surtout que le Sénégal ne doit jamais devenir le dommage collatéral d’une querelle entre frères.
Et pourtant, une question demeure. Que reste-t-il d’un projet lorsque ses deux visages ne regardent plus dans la même direction ?Que reste-t-il d’une révolution lorsqu’elle découvre que l’État est plus lourd que la colère ?
Que reste-t-il d’un parti lorsque son chef historique et son président ne se disputent plus une ligne politique, mais le droit de dire : “le peuple, c’est moi” ?
En 2029, cette fracture pourrait ouvrir une scène que beaucoup ne veulent pas encore regarder.
Un troisième larron, qu’il s’appelle Macky Sall, Karim Wade ou autrement, regardera cette guerre avec le calme des revenants. Il saura qu’un camp divisé ne perd pas seulement des voix. Il perd son destin. Le Sénégal doit donc se préparer au pire et espérer le meilleur.
Le meilleur serait que Diomaye comprenne que l’autorité ne se proclame pas, elle se prouve ; et que Sonko comprenne que l’on ne libère pas un peuple pour ensuite suspendre son État à sa colère.
Oumou Wane est présidente africa7.
