La politique a ceci de particulier que certaines vérités paraissent excessives lorsqu’elles sont prononcées, avant de devenir évidentes lorsque les faits leur donnent raison.
Lorsque Moustapha Diakhaté qualifiait certains dirigeants de Pastef de «gougnafiers», beaucoup avaient dénoncé un vocabulaire ordurier, outrancier, une formule provocatrice ou encore une attaque personnelle contre les nouvelles autorités. Le terme avait suscité l’indignation, la controverse, des poursuites judiciaires et même un emprisonnement. Pourtant, à la lumière de certains événements récents, une question mérite aujourd’hui d’être posée sans passion mais avec lucidité : et si Moustapha Diakhaté avait raison ?
Le débat ne porte évidemment pas sur l’injure. Il porte sur une conception de l’Etat, des institutions et de la République.
Les récentes démissions de responsables du bureau de l’Assemblée nationale afin de permettre un repositionnement politique interne au Pastef interrogent profondément. Elles donnent l’impression que les institutions de la République ne sont plus considérées comme des espaces autonomes au service de la Nation mais comme de simples prolongements de l’organisation partisane.
Or, dans une démocratie républicaine, les institutions ne sont pas la propriété des partis politiques. Elles appartiennent au peuple.
Montesquieu écrivait que «pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir». Cette pensée demeure d’une actualité saisissante. Lorsqu’un parti politique en vient à confondre ses intérêts internes avec le fonctionnement normal des institutions, le risque est grand de voir disparaître les contrepoids indispensables à toute démocratie.
Le professeur Babacar Guèye, l’un des plus éminents constitutionnalistes sénégalais, a souvent rappelé que la force de la démocratie sénégalaise réside dans la solidité de ses institutions davantage que dans la puissance de ses dirigeants. Cette affirmation nous invite à une vigilance permanente. Une institution forte doit survivre aux partis, aux hommes et aux circonstances politiques.
Ce qui inquiète aujourd’hui n’est pas la démission de quelques responsables en elle-même. Dans toute démocratie, des responsables politiques démissionnent ou sont remplacés. Ce qui préoccupe davantage est la justification implicite de ces départs. Tout semble indiquer que les impératifs d’organisation du parti ont prévalu sur la stabilité institutionnelle.
Cette logique n’est pas sans danger.
L’histoire politique africaine regorge d’exemples où la confusion entre le parti et l’Etat a progressivement conduit à l’affaiblissement des institutions républicaines. Le politologue camerounais Achille Mbembe rappelle que la démocratie ne se mesure pas seulement à l’accès au pouvoir mais également à la manière dont celui-ci est exercé. Une alternance politique réussie n’a de sens que si elle renforce les institutions au lieu de les subordonner à une majorité partisane.
Pendant des années, le Pastef a construit son identité politique autour de la dénonciation de la personnalisation du pouvoir, de la confiscation des institutions et de la domination de l’Etat par un clan politique. Ce discours avait trouvé un écho considérable auprès des Sénégalais, particulièrement chez les jeunes.
Mais gouverner impose une cohérence entre les discours d’hier et les pratiques d’aujourd’hui.
On ne peut pas dénoncer la confusion entre parti et Etat lorsqu’on est dans l’opposition et la banaliser lorsqu’on exerce le pouvoir.
On ne peut pas exiger des institutions fortes et indépendantes avant une alternance puis accepter qu’elles soient remodelées au gré des besoins stratégiques d’une organisation politique.
Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne rappelle que la démocratie est avant tout une culture de la limite. La limite du pouvoir, la limite des ambitions partisanes et la limite de la volonté des gouvernants. Lorsque ces limites disparaissent, la République commence à perdre sa substance.
C’est précisément ce qui explique le malaise suscité par les événements récents.
L’Assemblée nationale n’est pas une section de parti. Son bureau n’est pas un secrétariat politique. Ses fonctions ne doivent pas être déterminées par les équilibres internes d’une formation politique, quelle que soit sa majorité.
Le véritable test démocratique du Pastef n’est plus sa capacité à conquérir le pouvoir. Ce défi a déjà été relevé avec succès. Le véritable défi est désormais de démontrer qu’il peut gouverner sans reproduire les travers qu’il dénonçait hier. Autrement dit, gouverner en s’imposant des limites.
Les Sénégalais avaient voté pour une rupture. Ils n’avaient pas voté pour une simple inversion des rôles.
La République exige davantage que la victoire électorale. Elle exige le respect scrupuleux des institutions, la séparation entre l’Etat et le parti, ainsi qu’une culture politique fondée sur l’exemplarité.
C’est pourquoi la question demeure entière.
Lorsque Moustapha Diakhaté dénonçait ce qu’il considérait comme des comportements incompatibles avec l’esprit républicain, beaucoup y voyaient une exagération polémique.
Aujourd’hui, au regard de certaines pratiques observées dans l’exercice du pouvoir, le doute s’installe.
Et si, finalement, Moustapha Diakhaté avait vu juste avant les autres ?
Amadou MBENGUE dit Vieux
Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque Membre du Comité Central et du Bureau Politique du Pit/ Sénégal
