Le marqueur identitaire des associations populistes, des clubs mafieux et des partis fascistes, c’est leur invincible tendance à imposer à leurs membres une vision du monde fermée. Une fois imposée au groupe, leur vision du monde utilise la mise en demeure, la standardisation intellectuelle et l’intimidation comme moyen d’expansion. Car il faut que la société la fasse sienne, même si elle est absurde. Cette vision du monde est fermée par sa pauvreté, sa monotonie, son absence de rythme. Elle se reproduit et se maintient par une dose de violence consistant à asséner des vérités ad vitam aeternam, vérités tellement sublimes que la seule chose que méritent ceux qui osent la remettre en cause, c’est l’injure, la damnation, l’exclusion.
Les populistes sénégalais sont d’une témérité rarissime : ils discutent de choses qu’ils ne comprennent même pas. J’étais surpris d’entendre de la bouche d’un ancien élève qui a trouvé le livre de Bachir sur ma table, dire que ce journaliste raconte sa vie ! Et à la question de savoir s’il a lu ledit livre, il me répond non ! C’est dire combien le militantisme fanatique n’a qu’un seul objectif : paraître savoir de quoi il retourne (pour parler comme Adorno à propos de l’opinion) alors qu’on est foncièrement ignorant :
«L’opinion s’approprie ce que la connaissance ne peut atteindre pour s’y substituer. Elle élimine de façon trompeuse le fossé entre le sujet connaissant et la réalité qui lui échappe… La force de résistance de l’opinion pure et simple s’explique par son fonctionnement psychique. Elle offre des explications grâce auxquelles on peut organiser sans contradictions la réalité contradictoire, sans faire de grands efforts. A cela s’ajoute la satisfaction narcissique que procure l’opinion passe-partout, en renforçant ses adeptes dans leur sentiment d’avoir toujours su de quoi il retourne et de faire partie de ceux qui savent.»
Le plus grave aujourd’hui est que cette tendance à régurgiter des pensées est aidée par l’Ia. Il faut lire les commentaires et répliques aux textes des professeurs Bado Ndoye et Ibrahima Thioub pour comprendre l’épaisseur de la tragédie intellectuelle qui se joue sous le règne de l’imposture pastef. Chacun peut le vérifier : pour ajourner le débat sur les réformes constitutionnelles et sur la souveraineté du Peuple, ils reproduisent tous le même argument : le Peuple n’est pas une réalité objective !!! Voilà une illustration de l’origine psychique de l’opinion telle que l’a exposée Adorno qui «offre des explications grâce auxquelles on peut organiser sans contradictions la réalité contradictoire, sans faire de grands efforts». Prétendre que le Peuple n’existe pas comme un fait donné, qu’il est construit ou postulé peut bien s’entendre : mais comment peut-on revendiquer la représentation d’un tel Peuple et en même temps le réfuter ? En logique et en mathématique on peut toujours choisir ses hypothèses ou postulats, mais une fois choisis, on ne peut pas les changer en cours de route ou faire des inférences en totale contradiction avec eux.
Le danger du prêt-à-penser (il faudrait peut-être dans le cas qui nous occupe parler de prêt-à-porter intellectuel), c’est qu’il nous enlève notre capacité critique en nous transformant en ruminants intellectuels. On est libre de discuter la réalité des notions de Peuple, de nations, etc., mais il faut rester cohérent jusqu’au bout. Il n’y a guère longtemps, je discutais sur ma page Facebook de la notion de foule. Les partisans du chef de l’engeance avançaient comme contre-argument à mes critiques sur les foules que drainait leur leader que cette foule était le Peuple. Nous savons tous qu’il n’y a aucune espèce de confusion entre ces deux notions, mais le plus déroutant, ce n’est pas l’errance sémantique : c’est la mauvaise foi. Car comment quelqu’un qui fait une extension illégitime de la notion de Peuple au point de la confondre avec celle de foule peut aujourd’hui se présenter devant les Sénégalais pour dire que le Peuple est une fiction ?
On a le même type de reniement sur les réponses au texte du professeur Thioub «L’alter­nance semble avoir renouvelé les acteurs davantage qu’elle n’a transformé les règles d’exercice du pouvoir». Qui ose nier que l’ostentation des gouvernants est restée la même malgré le changement de régime ? Comment comprendre que dans ce Sénégal endetté, des députés puissent se payer de telles voitures ? Qui n’a pas vu les recrutements politiques et l’annonce-programme de l’ancien ministre de la Santé sur ce point ? Quand le professeur IT parle d’une rupture politique qui peine à transformer les pratiques, il ne fait que rappeler le grand fossé entre les déclarations et les mœurs : ne serait-ce que pour le «symbolique», certaines dépenses, certains cortèges, certains voyages en jet privé, etc. ne devraient même pas être envisagés par ce nouveau régime. Voilà le sens de l’interpellation du professeur Thioub, tout le reste n’est que diversion et confabulation intellectuelle.
Qui avait accusé Macky Sall d’avoir fait assassiner les étudiants et les manifestants ? Qui avait envoyé les étudiants brûler l’université ? N’est-ce pas la même personne qui revendique la décision d’avoir envoyé les Fds s’en prendre violemment aux mêmes étudiants ? Où est la rupture dans le traitement des opposants ? Dans l’administration de la Justice ? Celui qui disait avoir été victime d’un complot dans l’affaire Adji Sarr s’est pourtant félicité du travail de sa ministre de la Justice, qui n’a d’autre palmarès dans son travail gouvernemental que d’avoir découvert des films pour adultes dans le téléphone de Farba ! Entre les faits concrets datés et notariés dans l’affaire Adji Sarr et les accusations de délit d’avoir dans son téléphone des films haram, qu’est-ce qui est plus grave ?
Alassane K. KITANE

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