Les effondrements de bâtiments ne sont pas une fatalité. Chaque hivernage rappelle au Sénégal une douloureuse réalité : de nombreux bâtiments, murs, dalles et autres ouvrages présentent des vulnérabilités qui deviennent particulièrement visibles sous l’effet des pluies, des infiltrations d’humidité, du ruissellement et de la fragilisation des sols. Dès les premières fortes précipitations, les mêmes inquiétudes réapparaissent au sein des familles et des quartiers : des murs menacent de céder, des fondations sont exposées aux eaux, des fissures s’élargissent, des dalles s’affaissent et des immeubles, parfois encore en construction, s’effondrent.
Ces événements sont loin d’être de simples faits divers cycliques. Derrière chaque bâtiment qui tombe, il y a des vies potentiellement perdues, des familles déplacées, des investissements anéantis et une confiance collective profondément fragilisée. Les drames récemment enregistrés illustrent en effet la gravité de la situation. Un dossier publié par l’Agence de presse sénégalaise en juillet 2025 faisait état de 16 morts en l’espace de quelques mois, dont deux à Ngor et quatorze à Touba, à la suite de plusieurs effondrements de bâtiments.
Le 23 novembre 2024, l’affaissement d’une dalle à Médina Baye, dans la région de Kaolack, avait causé la mort d’une personne avec plusieurs autres blessés. Une enquête avait été ouverte afin de déterminer les causes de l’accident. Le 1er juillet 2025, l’effondrement d’un mur à Touba avait également coûté la vie à deux jeunes filles âgées de 12 et 10 ans, alors qu’elles revenaient de l’école coranique. Plus récemment, l’effondrement d’un immeuble dans le quartier Pikine, à Saint-Louis, a causé quatre morts et plusieurs blessés. Une enquête judiciaire a été ordonnée pour établir les circonstances exactes de cette catastrophe.
Ce phénomène macabre est certes affligeant, mais il y a pire. A ce jour, il n’existe, à la connaissance du grand public, aucune base de données nationale tenue à jour répertoriant les bâtiments effondrés, les ouvrages déclarés dangereux ou les bâtiments classés à risque. Pire encore, aucune communication n’est faite sur les résultats des enquêtes ouvertes, les sanctions prises et les mesures correctives envisagées. Bref, c’est l’omerta.
La création d’un tel outil de recensement et de suivi constituerait déjà une avancée non négligeable, car il ne peut y avoir d’efficacité dans la prévention qu’avec une parfaite connaissance du problème.
La pluie révèle souvent des fragilités qui existaient déjà
Les effondrements observés durant l’hivernage sont souvent attribués aux pluies diluviennes. Pourtant, dans bien des cas, la pluie n’en est pas la cause initiale : elle révèle ou accélère des défauts déjà présents dans les bâtiments. Un ouvrage correctement conçu, dimensionné, exécuté et entretenu doit intégrer les contraintes climatiques du lieu où il est implanté. Lorsque les fondations sont insuffisantes, le drainage inexistant, le béton de mauvaise qualité ou les armatures mal positionnées ou exposées à la corrosion, de fortes pluies peuvent précipiter une défaillance déjà en préparation.
Les causes d’un effondrement ou d’une dégradation grave sont rarement uniques. Elles résultent souvent d’une accumulation de défaillances : une étude géotechnique absente ou insuffisante, des fondations inadaptées au terrain, un mauvais dimensionnement de la structure, un béton mal dosé ou mal curé, des matériaux non conformes, une corrosion des armatures, des éléments porteurs sous-dimensionnés, une surcharge des planchers, un ajout d’étages initialement non prévus, une modification ou suppression d’éléments porteurs, une évacuation insuffisante des eaux pluviales, des infiltrations prolongées, des fouilles voisines, un défaut de contrôle pendant l’exécution, une absence d’entretien des bâtiments anciens ou des travaux réalisés sans l’avis d’un ingénieur ou d’un architecte qualifié.
Une fissure, une infiltration ou un affaissement ne signifie pas automatiquement qu’un bâtiment va s’écrouler, mais certains signes doivent nous alerter : des fissures qui évoluent rapidement, une déformation visible d’une dalle, des poteaux fortement fissurés, des armatures apparentes et corrodées, des craquements inhabituels, une inclinaison d’un mur, un affaissement localisé du sol ou des difficultés soudaines à fermer les portes et les fenêtres. Dans ces situations, la réaction appropriée n’est pas de masquer la fissure avec un enduit ou de repeindre la surface. Il faut sécuriser les lieux et demander une évaluation par des professionnels compétents.
Urbanisation rapide, densification et pression sur la construction
La prévention devient d’autant plus urgente que le Sénégal s’urbanise rapidement. Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, le taux d’urbanisation du pays est passé de 34 à 54, 7% entre 1976 et 2023. En 2025, la Banque mondiale situait ce taux à 56%. Cette croissance urbaine entraîne une forte demande en logements, immeubles et autres infrastructures publiques, comme les écoles, les structures sanitaires, les routes, les réseaux d’eau, etc. La région de Dakar concentre à elle seule près du quart de la population nationale sur environ 0, 3% du territoire, ce qui traduit une pression foncière et immobilière particulièrement forte. Dans ce contexte, les constructions se multiplient et les bâtiments s’élèvent davantage en hauteur. Des maisons initialement conçues pour un seul niveau reçoivent parfois un ou plusieurs étages supplémentaires. Des bâtiments changent d’usage sans toujours faire l’objet d’une nouvelle vérification structurelle. Des parcelles très contraintes accueillent des immeubles dont les travaux doivent être soigneusement coordonnés avec les constructions voisines. Certes, construire davantage est indispensable pour accompagner la croissance du pays, mais construire plus vite ne doit jamais justifier de construire sans études, sans contrôle ni traçabilité. Plus les projets deviennent complexes, plus les méthodes traditionnelles fondées sur des plans séparés, des échanges informels et des modifications mal documentées montrent leurs limites.
Le Sénégal dispose déjà d’un Code de la construction
La sécurité des bâtiments et autres infrastructures ne repose pas uniquement sur la responsabilité des constructeurs ; l’Etat aussi est doublement concerné. D’une part, à travers la mise en place d’un dispositif normatif clair et, d’autre part, par le suivi rigoureux des processus et la mise en œuvre des sanctions. La loi n°2009-23 du 8 juillet 2009, portant Code de la construction, tente de palier l’absence de corpus législatif et réglementaire contraignant pouvant garantir une meilleure qualité d’exécution des ouvrages, une fiabilité durable et une sécurité renforcée. Aussi le cadre législatif définit-il les responsabilités des différents intervenants dans le processus de construction, en plus d’organiser les relations entre les constructeurs et les bénéficiaires des ouvrages. Dès lors, il apparaît évident que le problème principal n’est pas l’absence de règles, mais plutôt leur stricte application. Le défi réside aussi dans leur connaissance, leur application effective, le contrôle des travaux, la qualification des intervenants et la capacité des autorités à veiller et anticiper les potentielles menaces et des bâtiments dangereux. Un permis de construire, à lui seul, ne garantit a priori pas le respect et la qualité de toutes les étapes d’exécution. La conformité doit être vérifiée depuis les études initiales jusqu’à la réception de l’ouvrage, en passant par les fondations, la structure, les réseaux techniques et toutes les modifications réalisées pendant le chantier. Le contrôle ne doit pas seulement intervenir après un accident : il doit être organisé comme une démarche permanente de qualité mais aussi de prévention.
Une responsabilité partagée entre tous les acteurs
La sécurité d’un bâtiment résulte d’une chaîne de décisions. Le maître d’ouvrage doit engager des professionnels compétents, financer les études nécessaires et éviter les modifications improvisées uniquement destinées à réduire le coût immédiat. L’architecte doit assurer la cohérence de la conception architecturale, le respect des usages, la qualité spatiale et l’intégration des exigences réglementaires. L’ingénieur structure doit dimensionner les fondations et les éléments porteurs en fonction des charges, du sol, de la géométrie du bâtiment et des normes applicables. Les ingénieurs des lots techniques doivent concevoir les réseaux d’électricité, de plomberie, de ventilation, de protection incendie et d’évacuation des eaux sans compromettre la structure. L’entreprise doit exécuter les travaux conformément aux plans, aux prescriptions techniques et aux règles de l’art. Les laboratoires et organismes de contrôle doivent vérifier la qualité des matériaux et des ouvrages. Les autorités doivent s’assurer que les procédures, les contrôles et les autorisations sont respectés.
Enfin, le propriétaire et l’occupant ont la responsabilité de ne pas modifier la structure, d’ajouter des charges importantes ou de réaliser de nouveaux niveaux sans études techniques préalables. Lorsqu’un seul maillon de cette chaîne est défaillant, le risque augmente. Lorsque plusieurs maillons le sont simultanément, le bâtiment peut devenir dangereux.
Le BIM : mieux coordonner pour mieux prévenir
Le Building Information Modeling, généralement désigné par le sigle BIM, peut contribuer concrètement à l’amélioration de la qualité, de la coordination et de la traçabilité des projets de construction au Sénégal. Le BIM est parfois présenté, à tort, comme un simple logiciel de dessin en trois dimensions. Il s’agit en réalité d’une méthode de gestion collaborative des informations d’un ouvrage tout au long de son cycle de vie : programmation, conception, construction, réception, exploitation, maintenance, rénovation et, éventuellement, déconstruction. Une maquette BIM ne représente pas seulement la forme d’un bâtiment. Les éléments qui la composent peuvent contenir des informations sur leurs dimensions, leurs matériaux, leurs performances, leur localisation, leur fonction, leur fabricant, leur date d’installation ou leurs besoins de maintenance. Cette organisation permet aux architectes, ingénieurs, entreprises, maîtres d’ouvrage et exploitants de travailler à partir d’informations mieux structurées et mieux coordonnées. Il faut toutefois être clair : le BIM ne remplace ni l’ingénieur, ni l’architecte, ni l’étude de sol, ni le contrôle technique, ni les essais sur les matériaux. Une maquette numérique construite à partir de mauvaises hypothèses produira une représentation numérique de mauvaises décisions. La technologie ne compense pas l’incompétence ou la négligence.
En revanche, lorsqu’il est associé à des professionnels qualifiés, à des études sérieuses et à des procédures de contrôle, le BIM peut considérablement améliorer la capacité des équipes à identifier les risques avant qu’ils ne se transforment en erreurs de chantier.
Détecter les conflits avant la construction
Dans un projet traditionnel, l’architecte, l’ingénieur structure et les ingénieurs des réseaux techniques produisent souvent des documents distincts. Une conduite d’eau peut traverser une poutre. Une gaine de ventilation peut entrer en conflit avec un poteau. Une ouverture peut être prévue dans une dalle sans avoir été communiquée à l’ingénieur structure. Une canalisation d’évacuation peut manquer de pente ou entrer en collision avec les fondations. Lorsque ces conflits sont découverts tardivement sur le chantier, les équipes peuvent être amenées à couper, percer, déplacer ou modifier des éléments initiaux sans analyse préalable des conséquences. Avec le BIM, les différentes maquettes peuvent être regroupées dans un modèle de coordination. Des outils de détection permettent alors d’identifier les interférences entre les structures, l’architecture et les réseaux techniques avant leur exécution. Le problème est examiné numériquement, discuté par les professionnels concernés, corrigé dans les plans et documenté avant l’intervention des ouvriers. Cette anticipation réduit l’improvisation sur le chantier et protège les éléments structurels contre les modifications non contrôlées en respectant les délais impartis.
Contrôler les modifications et établir la traçabilité des décisions
Un autre avantage majeur du BIM est la traçabilité. Sur de nombreux projets, les plans changent pendant les travaux. Une pièce est agrandie, un escalier est déplacé, une canalisation change de parcours ou un niveau supplémentaire est envisagé. Le danger apparaît dans ces cas lorsque plusieurs versions circulent simultanément et que les équipes ne savent plus quel document doit être utilisé. Une démarche BIM rigoureuse s’appuie sur un environnement commun de données dans lequel les documents sont classés, validés, révisés et partagés selon des procédures définies. Il devient alors possible d’identifier :
– La version d’un plan en vigueur ;
– L’auteur d’une modification ;
– La date de la modification ;
– Le vérificateur ;
– Les parties prenantes au projet ;
Si les plans de chantier correspondent réellement aux décisions approuvées.
Cette traçabilité est essentielle pour la qualité, la sécurité et la détermination des responsabilités.
Mieux préparer les bâtiments à l’hivernage
Le BIM peut également contribuer à une meilleure gestion des contraintes liées à l’eau et à l’hivernage. Il permet notamment de mieux coordonner les pentes des toitures et des terrasses, les descentes d’eaux pluviales, les chéneaux et gouttières, les regards, les canalisations enterrées, les systèmes de drainage, l’étanchéité des ouvrages, les niveaux du terrain, les seuils d’entrée, les rampes d’accès, les sous-sols, les bassins de rétention, ainsi que les stations et réseaux de pompage. La maquette BIM peut être associée aux données topographiques, géotechniques, hydrologiques, et aux systèmes d’information géographique. Cette combinaison permet de mieux comprendre comment l’eau circule autour d’un bâtiment ou d’une infrastructure et d’éviter, dès la conception, certaines erreurs de niveau, de pente ou de raccordement. Pour les projets hydrauliques et d’assainissement, l’intérêt va bien au-delà de la représentation en trois dimensions. Les données peuvent faciliter la coordination des réseaux, la gestion des accès pour la maintenance et la préparation des interventions en cas de dysfonctionnement.
Des quantités et des contrôles plus cohérents
Un modèle BIM correctement réalisé peut également servir à extraire des quantités : volumes de béton, surfaces de coffrage, poids estimés d’acier, longueurs de canalisations, nombre d’équipements ou surfaces d’étanchéité. Ces données ne remplacent pas la vérification d’un métreur ou d’un ingénieur. Elles permettent toutefois de repérer des incohérences et d’améliorer la préparation des commandes. Une meilleure maîtrise des quantités réduit les ruptures d’approvisionnement, les substitutions improvisées et certaines pratiques consistant à diminuer les sections ou le nombre d’armatures pour compenser un dépassement budgétaire. Le coût de la construction reste d’ailleurs un enjeu majeur. Selon l’Ansd, les prix des matériaux de construction en mai 2026 étaient supérieurs de 9, 5% à leur niveau de mai 2025. L’Ansd indiquait également une hausse de 0, 2% du coût de construction des logements neufs au premier trimestre 2026 par rapport au trimestre précédent. Dans un contexte de hausse des coûts, la réduction de la qualité, voire la suppression de certaines prestations, devient beaucoup plus tentante. La solution ne doit jamais être de compromettre la sécurité. A contrario, elle consiste à une meilleure préparation, une conception optimisée, une planification plus rigoureuse et une réduction des erreurs et des reprises.
Préparer aussi l’exploitation et la maintenance
La sécurité d’un ouvrage ne se limite pas au jour de son inauguration. Un bâtiment peut être correctement construit puis se dégrader à cause d’un manque d’entretien, d’infiltrations persistantes, d’une corrosion non traitée, d’équipements défaillants ou de modifications successives non documentées. Le BIM peut servir à constituer un dossier numérique de l’ouvrage réellement construit. Ce dossier peut contenir les plans actualisés, les caractéristiques des matériaux, les équipements installés, les garanties, les notices d’entretien et les points d’inspection. Lorsqu’une fuite ou une fissure apparaît, les responsables disposent alors d’informations plus fiables pour localiser les réseaux et comprendre la composition de l’ouvrage. Cette démarche est particulièrement importante pour les hôpitaux, écoles, universités, bâtiments administratifs, logements collectifs, stations de pompage, infrastructures énergétiques et autres ouvrages publics qui doivent rester opérationnels pendant plusieurs décennies.
Le BIM est déjà intégré aux politiques publiques de plusieurs pays
L’adoption du BIM ne serait pas une expérimentation isolée pour le Sénégal. Au Royaume-Uni, la stratégie gouvernementale de construction prévoyait dès 2016 l’utilisation d’un BIM collaboratif en trois dimensions pour les projets de construction acquis par l’administration centrale. Cette démarche a ensuite évolué vers un cadre de gestion de l’information aligné sur la série de normes internationales Iso 19650, qui organise la production, l’échange et la gestion des informations pendant le cycle de vie des actifs construits. Singapour a également utilisé une approche progressive soutenue par les pouvoirs publics, notamment à travers la numérisation des procédures de soumission et de contrôle des projets. Des travaux de recherches sur les politiques BIM montrent que le Royaume-Uni et Singapour ont tous deux adopté des démarches graduelles pilotées ou fortement accompagnées par l’Etat.
Pour le Sénégal, Il ne s’agira nullement d’un mimétisme aveugle. Les exigences devront s’adapter aux réalités nationales, aux capacités des entreprises, aux formations disponibles, aux pratiques professionnelles et au coût de mise en œuvre. Toutefois, les principes fondamentaux demeurent applicables : mieux définir les informations attendues, coordonner les disciplines, vérifier les modèles, tracer les décisions et remettre au propriétaire un dossier fiable de l’ouvrage construit.
Une adoption progressive et adaptée aux réalités sénégalaises
Il ne serait ni réaliste ni équitable d’exiger immédiatement les mêmes exigences à tous les projets, quelle que soit leur taille. La transition pourrait être progressive. Dans une première étape, des exigences BIM pourraient être introduites dans certains projets publics complexes ou stratégiques, comme les hôpitaux, les universités, les bâtiments administratifs, les logements collectifs, les gares et aéroports, les infrastructures hydrauliques, les stations de traitement et de pompage, les ouvrages énergétiques, ainsi que les grands projets routiers et ferroviaires. Des projets-pilotes permettraient de mesurer les résultats, d’identifier les difficultés et d’élaborer des standards adaptés au contexte national. Il faudrait également éviter qu’une politique BIM ne se résume à la production d’une maquette en trois dimensions. Sans exigences précises, sans contrôle des données, sans responsabilités clairement définies et sans utilisation réelle pendant le chantier, une maquette peut devenir un simple objet visuel sans effet sur la qualité du projet.
Former sans exclure les petites entreprises
L’adoption du BIM doit s’accompagner d’un programme de formation pour les architectes, ingénieurs, techniciens, entreprises, maîtres d’ouvrage, bureaux de contrôle, collectivités et administrations. Les universités, écoles d’ingénieurs et établissements de formation professionnelle doivent intégrer davantage la coordination numérique, la gestion de l’information et les standards ouverts dans leurs programmes.
Les Petites et moyennes entreprises ne doivent pas être en reste. Elles constituent une part essentielle du secteur de la construction sénégalaise. Des modèles simplifiés, des outils accessibles, des formations pratiques et une mise en œuvre progressive permettraient d’éviter que le BIM ne devienne une barrière réservant les marchés aux structures les plus importantes. Le BIM doit être conçu comme un moyen d’accroître collectivement le niveau de qualité, et non comme un privilège technologique.
Ce qui doit être fait avant et pendant chaque hivernage
L’introduction progressive du BIM est une réforme structurelle. Elle ne doit toutefois pas retarder les mesures immédiates de prévention. A l’approche et pendant l’hivernage, les autorités, collectivités, propriétaires et professionnels devraient renforcer l’identification des bâtiments menaçant ruine, l’inspection des écoles, marchés, lieux de culte, immeubles collectifs et bâtiments recevant du public, la sécurisation ou l’évacuation des ouvrages présentant un danger imminent, le contrôle des chantiers en cours, la vérification des fouilles ouvertes à proximité des habitations, le dégagement des systèmes d’évacuation des eaux, l’inspection des murs de clôture, la vérification des terrasses, toitures et descentes d’eaux pluviales, la surveillance des constructions anciennes en banco ou fortement dégradées, l’information des populations sur les signes de danger, ainsi que la mise en place d’un mécanisme simple de signalement des bâtiments préoccupants. Les propriétaires doivent également faire preuve de responsabilité. Lorsqu’un professionnel recommande l’évacuation temporaire ou l’étaiement d’une partie de l’ouvrage, cette recommandation doit être prise au sérieux. Attendre qu’un mur tombe pour reconnaître qu’il était dangereux n’est pas une politique de sécurité.
Pour une culture nationale de la prévention
Le Sénégal dispose d’un Code de la construction, de professionnels compétents et d’une nouvelle génération d’ingénieurs et de techniciens capables d’utiliser les outils numériques les plus avancés. Ce qui doit maintenant progresser, c’est la culture de la prévention, de la coordination, de la documentation et du contrôle. Un bâtiment sûr ne commence pas avec le coulage du béton. Il commence avec une étude sérieuse du terrain, une conception coordonnée, des calculs vérifiés, des plans cohérents, des responsabilités clairement définies et une exécution contrôlée. Le BIM peut renforcer chacune de ces étapes. Il peut rendre les informations plus accessibles, améliorer la collaboration, détecter des conflits, suivre les modifications et préparer la maintenance future. Mais il doit être intégré à un système plus large comprenant le respect du Code de la construction, les études géotechniques, le contrôle technique, la qualification des entreprises, les essais sur les matériaux, les inspections et l’entretien des ouvrages.
En somme, la prévention coûte toujours moins cher que le drame
A chaque hivernage, les effondrements de bâtiments et de murs nous rappellent que la sécurité des constructions ne peut être appréhendée avec légèreté.
La pluie ne doit pas être le coupable désigné de toutes défaillances qui auraient pu être détectées, corrigées ou évitées. Chaque vie perdue dans l’effondrement d’un bâtiment représente un échec collectif. Chaque famille déplacée, chaque investissement détruit et chaque ouvrage public prématurément dégradé montrent le coût humain et économique de l’absence de prévention. Le Sénégal construit son avenir à travers ses logements, ses routes, ses écoles, ses hôpitaux, ses réseaux hydrauliques et ses infrastructures. Ces investissements doivent être pensés pour durer, protéger les citoyens et résister aux contraintes climatiques. Le BIM ne constitue pas une solution magique. Il ne remplacera jamais la compétence, l’éthique professionnelle ou le contrôle de l’Etat. Mais il offre aux acteurs de la construction un moyen plus rigoureux de concevoir ensemble, de vérifier avant de construire, de documenter les décisions et de mieux gérer les ouvrages après leur livraison. A l’approche de chaque hivernage, nous devons donc aller au-delà des réactions d’urgence et nous poser une question simple : combien de drames pourraient être évités si nos bâtiments étaient mieux étudiés, mieux coordonnés, mieux contrôlés et mieux entretenus ? Le respect du Code de la construction et l’adoption progressive du BIM ne doivent pas être présentés comme deux démarches opposées. Le premier définit les obligations et les responsabilités. Le second peut faciliter leur mise en œuvre, leur contrôle et leur traçabilité.
La prévention coûtera toujours moins cher que la reconstruction. Et aucune économie réalisée au détriment d’une étude, d’un contrôle ou de la qualité des matériaux ne pourra jamais justifier la perte d’une vie humaine.
Abdou DIOUF
Ingénieur en Génie Civil basé aux Etats-Unis
Spécialiste en Building Information Modeling
Fondateur de Senbim
adiouf@senbim.com
