Ils ont donc assassiné Ali Khamenei. En franchissant ce seuil, Donald Trump et Benjamin Netanyahu ont traversé leur Rubicon ou – pour rester dans la géographie du Moyen-Orient – le détroit d’Ormuz. 

Mais contrairement à César face à Pompée, rien ne garantit qu’ils occuperont, dans le récit historique à venir, la position du vainqueur légitime. Ils sont passés de la menace à l’acte. Alea jacta est. Le sort en est jeté, certes, mais c’est surtout celui de l’équilibre régional, voire mondial, qui se trouve désormais suspendu à une escalade dont nul ne maîtrise l’issue. Tout cela par la seule volonté de ce duo qui ne se fixe aucune borne.« Je me fous du droit international, ma seule limite, c’est ma conscience », avait déjà lancé Donald Trump, bravache.

On peut désormais le dire : son retour à la Maison-Blanche agit comme un accélérateur de particules du chaos qui s’annonce. Durant la campagne présidentielle de 2024, il promettait de mettre fin aux guerres et de n’en déclencher aucune. Or, entre 2025 et 2026, il a ordonné des frappes militaires dans sept pays, selon le New York Times. Loin d’apaiser les conflits, il les a attisés. À force de contradictions, il frôle la mythomanie politique.

En réalité, Donald Trump n’obéit qu’à deux forces : lubies et lobbies. Ses obsessions personnelles le tenaillent, et le lobby israélien le manoeuvre. C’est plus fort que lui. En jouisseur du pouvoir, le sentiment de puissance est son oxygène ; son discours en exhale l’odeur à chaque phrase. Tel un drogué incapable de renoncer à sa dose, il revient toujours à ce qui le grise : l’exercice brutal de la force. En chef d’orchestre belliqueux, il semble prendre du plaisir à swinguer au rythme des bombes qui tonnent.

En juin dernier, son soutien à Israël dans l’attaque contre l’Iran se voulait discret ; aujourd’hui, il s’affiche à visage découvert, sans l’aval du Congrès – comme l’exige pourtant la Constitution – et au mépris du droit international. C’est que la « guerre des douze jours » a laissé, côté israélien, un goût d’inachevé. Les bombardements n’ont pas fait tomber les Mollahs, et les contestations internes n’ont pas produit l’effet escompté. Restait alors l’option d’une frappe coordonnée, plus frontale, plus risquée. Qu’importe : il fallait laver l’affront d’une résistance iranienne face à l’une des armées les plus puissantes, soutenue par l’armée la plus puissante du monde.

Tout indique donc que l’offensive du 28 février 2026 était planifiée de longue date, une opération d’une telle envergure ne s’improvisant pas. Les négociations à Oman n’étaient donc qu’un trompe-l’oeil diplomatique. On le pressentait, mais l’on voulait croire que Trump bénéficierait, pour une fois, du crédit de la bonne foi. Ce timing démontre que ni les négociations ni les concessions potentielles n’ont jamais constitué une option sérieusement envisagée par le satrape américain et son allié israélien. Affirmer que les Iraniens auraient, avec cette attaque, une occasion inespérée de se débarrasser du régime des Mollahs, relève presque de l’aveu. Quant à la menace existentielle que représenterait l’Iran pour Israël, elle ressurgit comme une arlésienne commode.

Ainsi, Trump avance sans fournir de justification crédible. Tantôt il invoque le soutien au peuple iranien, tantôt la nécessité d’endiguer le programme nucléaire de Téhéran. Mais au nom de quel principe un État tiers s’arroge-t-il le droit d’éliminer le chef d’un État souverain ? Les cas précédents semblent avoir levé les derniers scrupules de l’homme d’affaires. La capture récente de Maduro, président élu, a peut-être nourri ce sentiment d’impunité. Mais l’Iran n’est pas le Venezuela. Sa capacité de riposte est d’une tout autre ampleur. C’est précisément ce qui rend cette confrontation périlleuse. La République islamique ne se laissera pas conduire à l’abattoir tel une bête docile. Les premières représailles contre des bases américaines dans la région en sont l’illustration. L’escalade pourrait viser les intérêts économiques américains et, à terme, atteindre le sol même des États-Unis.

Pourtant, l’expérience récente invite à la prudence. Irak, Afghanistan, Libye : les changements de régime impulsés de l’extérieur ont souvent produit des déséquilibres durables et des vides de pouvoir propices au chaos. Rien n’indique que la décapitation de l’exécutif iranien ouvrirait une transition stable ou démocratique. L’attaque contre l’Iran ne scelle donc pas seulement le sort d’un dirigeant, elle engage une région déjà fragile dans une dynamique dont les conséquences pourraient dépasser largement les intentions initiales. C’est là, peut-être, le véritable Rubicon que Trump et Netanyahu viennent de faire franchir le monde.

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