Le nœud de notre problème économique ne se situe plus seulement dans l’héritage. Il tient désormais à une fracture visible entre le discours stratégique et la pratique du pouvoir. D’un côté, une promesse ambitieuse de souveraineté, de transformation structurelle et de redressement inscrite dans la Vision 2050. De l’autre, une conduite des affaires publiques qui oriente l’économie vers davantage de fragilité, de dépendance et de court-termisme. L’écart n’est plus théorique. Il est devenu mesurable.
La Vision 2050 propose une trajectoire claire : industrialiser, transformer localement, renforcer les chaînes de valeur, articuler l’énergie à la compétitivité, mobiliser le secteur privé autour d’une stratégie de long terme. Mais les signaux récents racontent une autre histoire. Ils décrivent une économie où l’investissement utile recule, où la base productive hors hydrocarbures s’amincit, où la dépendance financière s’accroît et où les marges de manœuvre se réduisent. Le pouvoir parle de refondation, mais administre la continuité sous une forme plus contrainte.
Une économie ne se transforme pas parce que son taux de croissance global est élevé. Elle se transforme lorsque cette croissance devient plus dense, plus diversifiée, plus productive. Or, ce que révèlent les données récentes, c’est l’inverse. La croissance globale tient, mais elle se concentre. Hors agriculture et hydrocarbures, elle s’essouffle nettement. La promesse d’un élargissement de la base productive laisse place à une dépendance accrue à une source unique de performance.
Le décalage est encore plus frappant dans les projections. Là où l’on annonçait une dynamique robuste et équilibrée, les révisions ramènent la croissance à des niveaux bien plus modestes. Ce n’est pas une simple erreur d’anticipation. C’est le signe qu’une stratégie proclamée n’a pas trouvé son ancrage dans la réalité. Comme si l’économie résistait silencieusement au récit qu’on lui impose.
«On ne transforme pas une économie avec des mots plus rapides que les faits.»
Le populisme économique ne détruit pas toujours dans le bruit. Il agit souvent par substitution. Il remplace la transformation par son vocabulaire, la souveraineté par sa mise en scène, la planification par l’affichage. Il suppose qu’il suffit d’énoncer une ambition pour qu’elle devienne une trajectoire. Mais pendant que le discours s’élève, les mécanismes concrets qui fabriquent la croissance future se dégradent.
La rente pétrolière aurait pu être une opportunité historique. Une fenêtre pour reconstruire le tissu productif, pour investir massivement dans les secteurs hors hydrocarbures, pour préparer l’après-rente. Elle devient plutôt un amortisseur statistique. Elle soutient les agrégats, mais ne transforme pas la structure. Elle donne l’illusion de la solidité tout en retardant les choix difficiles.
Cette contradiction apparaît clairement dans l’ajustement budgétaire. La réduction du déficit est réelle, mais elle repose largement sur une compression brutale des dépenses, en particulier de l’investissement. Autrement dit, on améliore l’équilibre comptable en affaiblissant la capacité productive. Dans le même temps, le poids des intérêts de la dette augmente fortement. Le pays investit moins pour payer plus. Ce n’est pas un redressement au sens plein. C’est un arbitrage qui sacrifie l’avenir au présent.
Une véritable stratégie de transformation impose une hiérarchie des dépenses. Elle protège celles qui conditionnent la croissance future. Elle accepte de réduire certaines charges, mais sanctuarise l’investissement productif. Ici, c’est l’inverse qui se produit. L’investissement devient la variable d’ajustement, alors même qu’il est au cœur du discours officiel. L’Etat affirme vouloir industrialiser, mais retire à l’économie les moyens de le faire.
Les chiffres sectoriels confirment cette dérive. Le secteur secondaire hors hydrocarbures recule. L’agroalimentaire, pourtant central dans toute stratégie de souveraineté, se contracte. Les services modernes ralentissent, y compris les activités liées à l’information et à la communication. L’économie tient davantage par la circulation que par la transformation. Elle échange plus qu’elle ne produit.
«Une Nation ne devient pas souveraine en proclamant la souveraineté, mais en organisant sa production.»
La crise n’est pas diffuse. Elle touche précisément les secteurs qui devraient être protégés et renforcés. Ceux qui créent de la valeur ajoutée, qui diffusent la productivité, qui structurent les chaînes économiques. Ce n’est pas un accident. C’est le résultat d’arbitrages qui privilégient la gestion immédiate au détriment de la construction structurelle.
La pression fiscale, elle aussi, participe à cette tension. Elle augmente sur une base productive déjà fragile, tandis que la demande intérieure s’affaiblit et que les importations d’équipements reculent. Moins d’investissement public, plus de pression fiscale, moins de dynamisme privé. L’économie hors rente est comprimée de tous les côtés.
Dans ce contexte, le discours sur le rôle du secteur privé devient incantatoire. On l’invoque comme moteur, mais on détériore ses conditions d’expansion. On attend de lui qu’il compense ce que l’Etat retire. C’est une inversion dangereuse. Le secteur privé ne peut pas porter seul une transformation que les politiques publiques ne soutiennent pas.
Le système financier lui-même évolue dans ce sens. Le crédit existe encore, mais il se réoriente progressivement vers le financement de l’Etat. Ce n’est pas encore une éviction brutale, mais une hiérarchie qui se modifie. Le souverain prend plus de place, au détriment des besoins longs de l’économie productive. L’épargne régionale est de plus en plus mobilisée pour couvrir les besoins publics. La dépendance change de forme, mais elle ne disparaît pas.
«Quand l’Etat occupe tout l’espace du financement, il réduit silencieusement celui de la production.»
A chaque choc, le même mécanisme se reproduit. Les tensions budgétaires sont absorbées par une réduction supplémentaire de l’investissement. Le futur sert de variable d’ajustement. C’est là que se situe le véritable point de rupture avec la Vision 2050. Une telle vision suppose une discipline. Elle impose de protéger ce qui construit demain, même sous contrainte.
Or, la trajectoire actuelle raconte autre chose. Elle montre un pouvoir davantage préoccupé par la stabilité immédiate des indicateurs que par la cohérence de long terme. Elle révèle une gestion du présent qui se fait au détriment des conditions de transformation.
L’échec n’est pas seulement dans l’écart entre les promesses et les résultats. Il est dans la nature même de l’action publique. La transformation devient un outil de légitimation plutôt qu’une exigence opérationnelle. On parle d’industrie, mais on réduit les moyens de l’industrie. On parle de souveraineté, mais on fragilise les bases qui la rendent possible.
Ce qui se met en place n’est pas une transition vers un modèle nouveau. C’est un glissement vers une économie de survie, soutenue par la rente et le financement, mais de moins en moins capable de produire sa propre dynamique. Et pour un pays qui prétend se projeter à l’horizon 2050, ce n’est pas un simple décalage. C’est un contresens.
Amadou MBENGUE
dit Vieux
Secrétaire général de la coordination départementale de Rufisque
Membre du Comité central et du Bureau politique du Pit/ Sénégal
