Il existe dans la vie des nations, des moments charnières -conflits, crises économiques majeures, bouleversements sociaux et politiques- qui infléchissent le cours des choses et trace une ligne de démarcation entre un avant et un après. L’avènement des populistes est de cet ordre là. De l’Amérique de Trump à l’Afrique, en passant par quelques pays d’Europe de l’Est et de l’Ouest, la démocratie libérale est à la merci des surenchères populistes.
Lors du Sommet Renewpac qui s’est tenu Rabat, la Fondation Friedrich Naumann pour la liberté nous avait associés à une réflexion sur le populisme et en quoi il constitue une menace pour la démocratie libérale. Beaucoup d’idées ont émergé de ces discussions, notamment sur les manifestations du populisme, et quelques actions concrètes ont été développées en ce qui concerne la posture que les libéraux et tous les passionnés de la liberté doivent adopter pour protéger ce qu’ils chérissent tant et qui est menacé par le projet populiste.
Au sortir du sommet, nous nous sommes engagés à poursuivre la réflexion, car il paraît responsable de ne pas se contenter d’émettre des vœux pieux ou d’aligner des impératifs abstraits, nous avons jugé nécessaire de souligner les quelques voies et perspectives prometteuses même là ou l’horizon semble obstrué.
Certes l’époque ne semble pas être propice à la tempérance. A peine une information est-elle consommée qu’une autre, plus sensationnelle, vient s’ajouter au flot de récits guerriers et d’images captivantes. Pourtant, l’urgence nous impose de partager ces idées pour que chacun puisse maintenir sa propre réflexion et surtout nourrir le débat public.
L’essence du projet populiste : une rupture démocratique ?
Par essence, l’idéologie populiste entre en contradiction avec les fondements de la démocratie en ce sens qu’elle s’attaque aux institutions, récuse les contre-pouvoirs -indispensables garde-fous à l’action de l’Exécutif- et bannit la pluralité d’opinions.
Le populisme peut être compris comme un «rejeton adultéré» de la démocratie libérale. Sa caractéristique principale est de transcender la division Gauche-Droite pour instituer une opposition radicale entre «Peuple» et «élite». Ce récit est savamment orchestré par un leader charismatique pour qui le pouvoir politique, émanation de la souveraineté du peuple, est confisqué par des puissances illégitimes (élite, Etat profond, médias, entre autres).
Le populisme devient ainsi une force politique dès lors qu’il s’incarne dans une figure de proue. C’est la rencontre d’un homme et d’un peuple. Cet homme qui se dit «anti-système» sans forcément être issu des rangs populaires, vise avant tout le pouvoir en s’appropriant la voix des citoyens. Cette manœuvre politique ne laisse place à aucune intermédiation et place tout le monde au même plan. Le leader populiste utilise la dérision pour renverser les hiérarchies : dans les cercles populistes, l’opinion du néophyte vaut celle de l’expert, voire davantage. La science et l’expertise sont abhorrées. De simples spectateurs, tous deviennent acteurs sans aucune distinction fondée sur le niveau d’instruction, unis par des peurs communes et une dévotion passionnée, presque obséquieuse, envers celui qui catalyse leurs ressentiments.
Pourquoi ce succès ?
On peut légitimement se demander pourquoi ces théories simplistes -quoique bien étudiées- du populisme font recette. Amin Maalouf apporte une réponse éclairante : «Tous ceux qui ne sont pas nés avec une limousine sous le balcon, tous ceux qui ont envie de secouer l’ordre établi, tous ceux que révoltent la corruption, l’arbitraire étatique, les inégalités, le chômage, l’absence d’horizon, tous ceux qui ont de la peine à trouver leur place dans un monde qui change vite sont tentés par la mouvance [populiste].»
Et à mon sens, la réponse peut être beaucoup plus simple. Car le populisme se nourrit de problèmes sociaux et économiques réels. L’immigration et la criminalité ont servi de carburant des théories du complot, de la Hongrie aux Usa. Les thèmes du chômage et de la souveraineté sont brandis dans des pays comme le Sénégal ou ceux de l’Aes (Alliance des Etats du Sahel). Ceux qui exploitent ces thématiques à des fins politiques savent que le mensonge offre aux esprits impatients ou peu regardants des réponses simples à des phénomènes complexes.
Quant aux «hommes de savoir» qui disséminent, avec zèle, la propagande populiste, il faut n’y voir que de l’opportunisme : il est des circonstances où l’ambition fait taire, pour un temps, les convictions les plus affirmées. En attisant les émotions négatives et en désignant l’élite comme responsable de tous les maux, le populisme fait de la critique de l’Etat de Droit son fer de lance. Les corps intermédiaires (syndicats, médias, partis) sont traités en ennemis. Les exemples récents au Mali et au Burkina, de dissolution de partis politiques ou de fermeture de médias (comme Joliba Tv), sont révélateurs. Au Sénégal, l’opprobre jeté sur la Justice et l’autorité de l’Etat ne laisse place à aucun doute sur cette dynamique.
La mise en place d’un système orwellien
Insidieusement, des bulles d’enfermement se créent. Les adeptes s’informent via des sources alternatives sur les réseaux sociaux, au sein de communautés virtuelles où leurs opinions sont confortées. Ce confort moral dispense de réflexion critique, mais rend dangereusement perméable aux rumeurs et aux calomnies. De façon pernicieuse, un système orwellien s’installe : le Peuple finit par accepter que les règles changent. La façade démocratique est maintenue, mais le pouvoir est verrouillé, vidé de sa substance. Comme le souligne Dominique de Villepin, la démocratie meurt rarement d’un coup d’éclat, mais plutôt par une série de renoncements consentis, d’abord insensibles, puis irréversibles.
Quelle alternative ?
A la question de savoir si le populisme menace la démocratie libérale, la réponse est donc affirmative. Que faire alors ? S’il n’existe pas de recette miracle, l’urgence d’agir repose sur deux piliers :
1. La défense de l’égalité et des libertés individuelles face à des doctrines qui contestent le droit de chacun à mener sa vie comme il l’entend.
2. Le constat de l’inefficacité populiste : ces mouvements ne sont jamais les architectes de miracles économiques. Ils cherchent souvent à se maintenir au pouvoir par des processus électoraux dévoyés.
Cependant, les faits ne suffisent plus. Giuliano da Empoli prévenait dans Les Ingénieurs du chaos que les mensonges ont la cote car ils s’insèrent dans une narration qui capte les peurs, là où le récit des démocrates n’est plus jugé crédible. La seule alternative prometteuse reste la culture. Elle est l’arme ultime contre le virus de l’illibéralisme.
L’ignorance ne profite qu’aux manipulateurs de masses. La culture est la condition de notre vitalité démocratique ; il est impossible de défendre des droits dont on ignore les principes. Une jeunesse sans récit, sans repères et sans sens critique est une jeunesse désarmée. La première dette d’une démocratie envers ses citoyens est celle de l’éducation. Cet apprentissage doit se faire par le haut (les élites), mais aussi par le bas (le Peuple), faute de quoi, nous ne laisserons à nos enfants qu’un monde sans valeurs.
Penda DIENG
Politiste
pendamamadoudieng@gmail.com
