À Thiaroye, sous un soleil de plomb, des hommes en gilet fluorescent se sont rassemblés devant le commissariat. Ce ne sont pas des manifestants ordinaires, mais des agents de l’AGEROUTE affectés au projet de la route des Niayes, chargés de réguler la circulation et d’appuyer les Forces de défense et de sécurité (FDS) pendant les travaux. Leur mission est cruciale : éviter les embouteillages, protéger les usagers, maintenir l’ordre. Pourtant, depuis quatre mois, ils n’ont pas touché un seul franc.
« Nous sommes fatigués, nous travaillons chaque jour pour que les voitures circulent sans danger, mais nos enfants n’ont plus de quoi manger », lâche un délégué, la voix tremblante. À ses côtés, un autre ajoute : « La Tabaski arrive, comment allons-nous acheter un mouton ? Comment allons-nous honorer nos familles ? » Les regards sont lourds, les visages marqués par l’inquiétude.
Leur rassemblement est un appel à la dignité. Ce mercredi 20 mai 2026, lassés par les promesses non tenues, ils ont décidé de formaliser leur détresse par un courrier officiel de réclamation adressé directement à Monsieur le Préfet de Dakar. « Nous avons saisi le préfet au téléphone et par écrit, nous voulons qu’il entende notre détresse. Nous ne demandons pas l’aumône, seulement notre salaire. Quatre mois, c’est une éternité », insiste un porte-parole. Derrière ces mots, il y a des vies suspendues : des pères incapables de payer la scolarité, des mères qui comptent chaque pièce pour nourrir les enfants, des familles qui voient la fête approcher avec angoisse plutôt qu’avec joie.
Du côté de l’AGEROUTE, l’opacité administrative renforce la colère des travailleurs. Les « bonshommes aux brassards rouges » expliquent que le seul et unique interlocuteur depuis des années sur ce projet est un certain Mamadou Mballo. Mais le dialogue semble rompu : ce dernier, souffle-t-on en coulisses, s’est braqué face à la tournure des événements et exige fermement de ne pas être cité dans cette affaire, laissant les agents sans interlocuteur face à des arriérés accumulés sur les mois de février mars, avril et mai 2026, pour un montant dérisoire, sans compter des indemnités impayées depuis deux ans.
En plus du déni de salaire, c’est l’absence totale de cadre légal qui est pointée du doigt. Bien qu’ils exercent activement depuis le début du chantier il y a trois mois, aucun contrat de travail écrit ne leur a été fourni pour signature, au mépris de l’obligation légale d’embauche. Dans leur missive au Préfet, ils lancent un ultimatum clair : sans une régularisation immédiate des contrats et des salaires, ainsi que l’instauration d’un paiement régulier au plus tard le 10 de chaque mois, ils se verront dans l’obligation de saisir l’Inspection du Travail et le Conseil de Prud’hommes.
La Tabaski, symbole de partage et de respect, devient pour eux une épreuve. « Nos enfants nous regardent, ils attendent de nous un geste, une fête. Mais que pouvons-nous leur offrir ? » murmure un agent, les yeux baissés. Leur mission, invisible pour beaucoup, est pourtant vitale : sans eux, la circulation autour des chantiers de la route des Niayes serait un chaos permanent.
Ce cri du cœur, lancé à Thiaroye, résonne bien au-delà des routes qu’ils surveillent. Il interpelle sur la valeur du travail, sur la reconnaissance due à ceux qui, dans l’ombre et la poussière, assurent la sécurité de tous. À quelques semaines de l’Aïd al-Kabir, leur colère est aussi une supplique : que la justice sociale ne soit pas un slogan, mais une réalité.
