Les cas de violences sexuelles et sexistes sont devenus si prosaïques : nous y avons droit chaque jour ; il suffit de lire la presse ou les informations relayées sur la Toile pour s’en convaincre. C’est une remarque infamante et tragique que chaque citoyen peut faire. En moins de deux jours, nous avons appris avec stupéfaction, les meurtres d’une adolescente de quatorze ans et d’un bébé de deux ans. Leurs bourreaux ont eu la capacité d’exercer sur elles des violences sexuelles avant de les décapiter. Les faits sont extrêmement graves et horribles (je ne sais pas si ces mots peuvent décrire avec exactitude la gravité de ces crimes). Il m’arrive souvent d’y réfléchir pour tenter de débusquer les motivations de ces sinistres assaillants ; mais le premier obstacle auquel je suis confronté réside dans la difficulté de nommer les faits : il semble que l’on soit face à l’ineffable tant ces actes sont inimaginables (le journal Libération parle de «barbarie sans nom»). L’émotion ne doit pas tout de même nous dispenser de penser et de comprendre ce qui se joue sous nos yeux.

Les féminicides ont partie liée avec notre société. Ou avec toutes les sociétés où les formes de contrôle et caporalisation de la femme sont reproduites au possible du fait en partie de ce que Bourdieu appelle le «redoublement paradoxal» (il insiste sur le fait que ce «redoublement paradoxal» est l’une des caractéristiques de la «violence symbolique»), à savoir l’intériorisation de la domination par les dominés au point de reproduire et de légitimer, non sans inconscience, les structures fondamentales de l’assujétissement. La notion de «féminicide» a été récemment mise en avant (ou conceptualisée selon les règles de la forge des concepts en sciences sociales) pour souligner que cette réalité effarante n’est pas une somme de cas individuels, mais la conséquence ultime d’un système à la fois global et quotidien de la domination masculine. Il ne faut surtout pas voir dans les féminicides un fait divers ou la conséquence de fâcheries mal gérées dans les couples. C’est une analyse lacunaire qui participe de fait à la légitimation et à la banalisation de ces crimes. Dans notre société, hélas, on constate que cette approche réductrice du phénomène a pignon sur rue et elle est à l’origine, d’une certaine manière, de la souffrance des femmes.

Silence et indifférence

Foucault nous enseigne que, pour comprendre les dynamiques complexes qui s’entrelacent dans les sociétés, il faut tâcher de disséquer les sujets que celles-ci éludent dans la construction de leurs discours et ceux sur lesquels elles ne fondent pas leurs régimes de vérité. Autrement dit, l’analyse des sujets exclus du débat public permet de saisir les spécificités d’une société. Les féminicides ne dominent guère le débat public, puisqu’on les considère comme des faits divers auxquels on peut ne pas donner une grande importance. On essaie de dénigrer celles qui imposent la question des femmes dans le débat public : ce sont des féministes (le sobriquet a une connotation péjorative : il sous-entend la volonté d’en finir avec nos «valeurs» pour importer celles de l’Occident, ou le goût pour l’indiscipline, l’effronterie, etc.) auxquelles il ne faut donner aucun crédit du fait de leur subversion et de leur insurrection contre les normes. L’exclusion des féminicides du débat public s’accompagne parfois d’une tentative de les légitimer : certains énergumènes disent que les victimes sont les principales responsables de ce qui leur arrive, puisqu’une femme qui se comporte comme une dissidente de l’ordre social, à savoir les règles qu’on lui impose sur son corps, sur sa vie, et auxquelles elle doit se soumettre, ne peut qu’être la cible des comportements les plus abjects.

On peut constater que l’affaire des enfants violées et tuées n’a pas suscité de grandes indignations : nous n’avons pas eu droit à une colère populaire, à des tribunes ou à des pétitions. Seuls les mouvements féministes ont jugé nécessaire d’exprimer leur courroux en publiant des communiqués et en organisant des manifestations. On peut mobiliser toutes nos énergies pour des choses bénignes et se taire quand il s’agit de la vie des plus vulnérables. Comment peut-on expliquer l’impassibilité de notre société face à une telle tragédie ? La prolifération de ces crimes a-t-elle engendré une forme de résignation collective ? Ce sont des questions auxquelles on ne répond que de manière parcellaire. Mais il faut tout de même essayer d’apporter des réponses, lesquelles peuvent permettre d’avoir une ébauche afin de contrecarrer la trame des féminicides et l’institution -le patriarcat- qui les fabrique.

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