Il fallait peut-être la pluie pour calmer un peu les esprits. Après une semaine agitée, faite de sorties, de réponses, de réactions et de prises de position, Dakar a finalement été arrosée. Comme si le ciel avait décidé, lui aussi, de mettre un peu d’eau sur cette affaire qui a largement dépassé le cadre d’un simple problème de programmation de concerts.
​Au départ, pourtant, l’histoire est assez simple. BM Jaay et Positive Black Soul avaient tous les deux choisi le 8 août pour se produire au Grand Théâtre Doudou Ndiaye Rose de Dakar. Après vérification, il est apparu que BM Jaay ne disposait pas de contrat pour cette date.
​Pour le jeune artiste, ce n’est cependant pas le véritable sujet. Ce qu’il reproche à PBS, selon sa version, c’est d’être allé voir le sponsor Yas pour lui dire que son concert avait été annulé. C’est là que le ton est monté. Et ce qui aurait pu rester une affaire entre organisateurs, artistes et gestionnaires de salle s’est transformé en séquence publique, avec ce que le rap sait faire de mieux : des mots, des piques, des réponses et beaucoup de commentaires autour.
​Au fond, la question est devenue assez vite : qui a gagné ? Et si on doit répondre franchement, sur cette séquence précise, ce sont les anciens.
​Le jeune rappeur a joué son rôle !
​Artistiquement, BM Jaay n’a rien fait d’incompréhensible. Un rappeur est censé parler, répondre, provoquer parfois, ne pas avoir peur des anciens. Le rap sénégalais s’est aussi construit comme ça. Son impertinence n’est donc pas, en soi, un problème. D’ailleurs, c’est presque amusant de voir que cette même impertinence a été pendant des années une partie du langage de ceux qui lui répondent aujourd’hui.
​Awadi, en particulier, connaît très bien cette musique-là. Avec PBS, il a participé à installer une parole rap qui ne cherchait pas forcément à plaire. Une parole qui pouvait interpeller, provoquer, critiquer, parfois déranger. L’impertinence faisait partie du personnage, du discours et de l’époque.
​Alors voir aujourd’hui Awadi et PBS se retrouver face à l’impertinence d’un artiste plus jeune a quelque chose d’assez ironique. Ce qu’on a longtemps revendiqué comme une liberté de jeunesse devient forcément différent quand la jeunesse d’après vous l’adresse.
​Mais il ne faut pas aller trop vite. BM Jaay peut avoir remporté quelques rounds dans le langage du clash. Il peut avoir dit ce qu’un jeune rappeur devait dire dans ce genre de situation. Mais une affaire de ce genre ne se gagne pas uniquement au micro ou sur les réseaux sociaux. Et c’est là que la différence s’est faite.
​Quand les anciens ont sorti leur carnet d’adresses
​PBS a une histoire. Et cette histoire, cette semaine, s’est rappelée au bon souvenir de tout le monde. Des personnalités comme Youssou N’Dour et Baaba Maal, ainsi que plusieurs grandes figures de la musique et de la vie publique sénégalaise, ont apporté leur soutien à PBS.
​Ce détail compte. Pas parce que le fait d’être ancien donne automatiquement raison, mais parce qu’il montre quelque chose : les membres de PBS ne sont pas seuls dans cette histoire. Il y a derrière eux des années de musique, de rencontres, de combats culturels, de concerts, de collaborations et de relations construites dans le temps.
​C’est peut-être ça que BM Jaay a sous-estimé. Dans un clash entre un jeune artiste et des figures comme PBS, on ne se retrouve jamais seulement à deux. Il y a tout un passé qui entre dans la conversation. Et cette semaine, ce passé s’est manifesté.
​Une solidarité de vieille garde
​Ce qui m’a peut-être le plus intéressé dans cette affaire, ce n’est finalement pas le contenu des différentes sorties. C’est la manière dont une forme de solidarité ancienne s’est exprimée. Une solidarité qui devient rare dans un environnement musical où chacun avance souvent avec son propre entourage, ses propres intérêts et ses propres réseaux.
​Là, quelque chose de beaucoup plus ancien s’est réveillé. Les anciens ont fait bloc. Pas forcément pour dire que PBS avait raison sur tout. Pas forcément pour condamner BM Jaay en tant qu’artiste. Mais pour rappeler que la vieille génération possède encore une voix et une place lorsqu’elle estime que l’un des siens est attaqué. Et cette fois, elle a été entendue. Youssou N’Dour, Baaba Maal, d’autres grands noms de la musique et du pays : ce n’est pas rien.
​Le poids d’une carrière
​C’est aussi ce que les réseaux sociaux font parfois oublier. Une carrière ne se mesure pas uniquement au nombre de vues d’une vidéo ou à la vitesse avec laquelle une phrase devient virale. PBS bénéficie d’un capital qui ne se construit pas en quelques mois. Le groupe appartient à une génération qui a dû expliquer ce qu’était le hip-hop, défendre sa place, construire ses scènes, trouver ses espaces et faire comprendre que cette musique pouvait être autre chose qu’un phénomène passager.
​BM Jaay arrives dans un environnement différent. Il a des outils que les anciens n’avaient pas. Il peut parler directement à son public, créer son propre récit, répondre immédiatement, faire circuler une phrase en quelques minutes. C’est une force. Mais les anciens ont autre chose : le temps. Et le temps, dans une affaire comme celle-ci, pèse lourd.
​Qui a remporté la bataille ?
​Si on parle uniquement de rap, de punchlines, d’attitude et de capacité à répondre, on peut discuter longtemps. Mais si l’on prend toute la séquence dans son ensemble, le constat me paraît assez simple : PBS a gagné.
​Ils ont réussi à faire revenir le débat sur leur terrain. Ils ont reçu le soutien d’une partie importante de la vieille garde musicale et culturelle. Et surtout, ils ont rappelé qu’ils n’étaient pas simplement deux artistes auxquels un jeune pouvait s’adresser comme à n’importe qui.
​Cela ne veut pas dire que BM Jaay doit disparaître derrière les anciens. Au contraire. La jeunesse doit pouvoir provoquer, contester, dire aux générations précédentes qu’elle existe. Mais l’impertinence ne suffit pas toujours à gagner une bataille.
​Elle peut vous faire entrer dans la conversation, vous rendre visible, vous faire gagner un moment. Mais face à une génération qui possède trente ans d’histoire, des liens construits avec les plus grands noms de la musique sénégalaise et une mémoire collective derrière elle, il faut plus que de l’impertinence. Il faut aussi savoir mesurer le terrain sur lequel on vient de mettre les pieds.
​Et Awadi dans tout ça ?
​C’est probablement l’un des aspects les plus intéressants de cette histoire. Parce qu’Awadi a été jeune. Il a été impertinent, il l’est toujours. Il a provoqué, il a dit des choses que certains auraient préféré ne pas entendre. Et c’est précisément pour cela que la situation est presque amusante.
​Awadi sait ce que c’est que d’être le jeune qui dérange. Mais il est aujourd’hui de l’autre côté. C’est le cycle normal des générations. Hier, on bousculait les anciens ; aujourd’hui, on est devenu l’ancien que les jeunes bousculent. Et peut-être que c’est ça, au fond, la vraie leçon de cette histoire : pas une leçon de morale, juste une réalité assez simple : le temps passe.
​La pluie est tombée !
​Et puis la pluie est arrivée. Elle n’a pas réglé l’affaire, elle n’a pas décidé qui avait raison sur le fond, elle n’a pas tranché la question du contrat ni celle du sponsor. Mais elle a un peu calmé une semaine qui avait beaucoup chauffé. Et pendant quelques heures, il n’y avait plus BM Jaay contre PBS : il y avait Dakar sous la pluie. Peut-être que c’est aussi ça qu’il faut retenir.
​Les générations vont continuer à se provoquer. Les jeunes vont continuer à trouver les anciens trop installés ; les anciens vont continuer à trouver les jeunes trop pressés. C’est normal, le hip-hop n’est pas une maison où tout le monde doit penser pareil.
​Mais dans cette bataille précise, la vieille garde a gagné. Pas seulement parce qu’elle a répondu, ni seulement parce qu’elle avait les arguments, mais parce qu’au moment où la bataille a dépassé les réseaux sociaux, tout le poids de son histoire est entré dans la pièce. Et face à ça, BM Jaay avait peut-être le verbe, l’énergie et l’impertinence, mais PBS avait le temps. Cette fois, c’est le temps qui a gagné.

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