Au-delà des mots
La rhétorique qui accompagne ces temps-ci le projet de suppression du Concours d’entrée en sixième, et son cortège d’acclamations précipitées, risque de cacher les vrais enjeux. Nous devons à la vérité de dire que la suppression, en soi, avec pour objectif de réaliser plus d’équité et de cohérence, n’est pas une mauvaise chose. Il est toutefois légitime de se poser des questions : a) L’essentiel est-il d’envoyer tous les élèves de CM2 en sixième ? b) Les données quantitatives sont-elles primordiales ? c) Quel dispositif d’accompagnement s’avère obligatoire ?
Des arguments présentés
Le premier argument avancé, c’est la nécessité de se conformer à la loi 2004-37 du 15 décembre 2004 qui complète la Loi d’orientation 91-22 du 16 février 1991, et qui rend obligatoire la scolarisation de tous les enfants de 6 à 16 ans. «Article 3 bis : la scolarité est obligatoire pour tous les enfants des deux sexes âgés de 6 ans à 16 ans. L’Etat a l’obligation de maintenir, au sein du système scolaire, les enfants âgés de 6 à 16 ans. La scolarité obligatoire est assurée gratuitement au sein des établissements publics d’enseignement… Tout enfant âgé de moins de 16 ans et n’ayant pu être maintenu dans l’enseignement général, est orienté vers une structure de formation professionnelle.»
Trois observations
La scolarisation obligatoire de 10 ans ne signifie pas 10 ans de présence. En réalité, ce crédit temporaire constitue un temps nécessaire pour acquérir un corpus de connaissances de base indispensables dans la vie.
Si l’on considère que l’Entrée en sixième, en tant que filtre, est un obstacle à la mise en œuvre de la scolarité obligatoire de 10 ans, la cohérence exige qu’on n’introduise pas un autre filtre (l’actuel est basé sur le Cfee ou la moyenne de 4/10).
On a l’impression que rien ne changera : le groupe composé de ceux qui ont le Cfee ou la moyenne de 4/10 passe en sixième (ex-Entrée en sixième), les autres redoublent. Aujourd’hui, comme hier, ceux qui ne peuvent pas être maintenus, sont destinés à la formation professionnelle.
Le deuxième argument avancé, c’est l’option pédagogique : la volonté de passer d’une logique de sélection par concours à une logique de réussite dans un cycle fondamental fluide, par la pédagogie de la réussite et la remédiation. Rien à dire pour cette belle littérature !
Observations
L’option déclarée de la «pédagogie de la réussite» semble être comprise comme la nécessité de laisser passer tout le monde. Cette compréhension est vraiment inexacte et dangereuse. La pédagogie de la réussite n’a absolument rien à voir avec le passage automatique !
Rappelons que la pédagogie de la réussite constitue un ensemble d’actions et d’activités permettant à chaque élève d’atteindre un niveau de maîtrise satisfaisant. C’est une approche pédagogique qui amène tous les élèves à réussir. Il ne s’agit pas de laisser passer «tout le monde», il s’agit plutôt de faire en sorte que «tout le monde» puisse réussir.
Il est absolument clair que ce n’est pas en supprimant le filtre que tout le monde aura le niveau attendu. Il est très facile d’enlever le filtre ; c’est une autre histoire d’amener les élèves à avoir des résultats satisfaisants. Rien n’est proposé à ce niveau par le Men.
L’on parle de la remédiation, mais il n’existe pas de dispositions rigoureuses pour sa mise en œuvre. J’avais d’ailleurs partagé une contribution dans laquelle je décriais la surabondance des «évaluations» et l’absence quasi totale des activités de remédiation. Une trentaine de jours sont consacrés à des activités «d’évaluation» qui ne sont pas suivies de remédiation. Depuis, rien n’a bougé à ce niveau.
En somme, le chapitre pédagogique semble s’appuyer sur une sorte d’illusion de vérité. En effet, tout se passe comme si dès qu’on évoque des principes, ils sont réalisés.
Le troisième argument concerne les mesures d’accompagnement.
Il n’y a aucune visibilité sur les mesures d’accompagnement : ni sur les infrastructures nécessaires, ni sur les dispositifs de sélection, ni sur les dispositifs de gestion et de pilotage, ni les options pédagogiques…
Pour ne pas conclure
Il est difficile de comprendre cette précipitation lorsqu’on sait que :
– le Concours d’entrée en sixième ne coûte plus un centime depuis 2013.
– le Concours d’entrée en sixième est quasiment supprimé depuis 2010, avec ce qu’on appelait «Goana», où des écoles faisaient 0% de taux d’admission au Cfee et 100% à l’Entrée en sixième. Même l’année dernière (en 2025), le taux d’admission du Cfee était de 70, 73%, pour 88, 24% à l’Entrée en sixième.
L’urgence, c’est de repenser la question des évaluations et de systématiser les activités de remédiation. Il n’est pas utile d’envoyer en sixième des élèves qui ne savent pas lire ; ils y perdent leur temps, leurs parents y perdent leur argent avec de faux espoirs, et ils surchargent inutilement les classes des collèges, dans lesquelles ils seront dès le départ en situation d’échec.
Pourtant, de nombreuses pistes existent pour mettre en œuvre une véritable pédagogie de la réussite, et elles ne coûtent pas cher.
Kaba DIAKHATE
Inspecteur de l’éducation à la retraite
kabadiakhate2@gmail.com
