Mamadou Ndoye se démarque aussi bien de la méthode que du contenu de la réforme constitutionnelle initiée par l’Assemblée nationale. Dans cet entretien, accordé à Sud quotidien, l’ancien ministre de l’Éducation nationale et membre du mouvement Sursaut citoyen appelle le président de la République et le président de l’Assemblée nationale à renouer le dialogue pour un large consensus national et met en garde contre une instrumentalisation de la Constitution à des fins de confrontation politique
L’Assemblée nationale a examiné, le lundi 29 juin dernier, la proposition de loi n°17/2026 portant révision de la Constitution. Quelle appréciation faites-vous de cette initiative ?
Je ne comprends pas la soudaine précipitation de ces deux responsables. Avant l’élection présidentielle de 2024, M. Bassirou Diomaye Faye avait signé le Pacte national de bonne gouvernance démocratique, qui intégrait déjà ces propositions de révision constitutionnelle. Pourtant, depuis son accession au pouvoir, il a complètement ignoré ce pacte. Nous lui avons adressé trois lettres afin d’échanger sur cette question, mais il n’y a jamais répondu. Nous en avons déduit qu’il ne souhaitait pas s’engager dans cette démarche.
M. Ousmane Sonko, quant à lui, a signé à deux reprises la Charte de bonne gouvernance des Assises nationales. D’abord en tant que leader syndical, puis en tant que président de Pastef. Depuis qu’il est devenu Premier ministre, il n’a plus évoqué les Assises nationales, ni entrepris la moindre initiative pour mettre en œuvre leurs recommandations. Et voilà qu’il devient, du jour au lendemain, un fervent défenseur de la révision constitutionnelle en s’y référant.
J’ai donc du mal à comprendre cet intérêt soudain, d’autant que tous les deux étaient jusque-là réticents à une telle réforme. M. Sonko avait même expliqué que le système sénégalais n’était pas fondamentalement en cause et que le principal problème du pays, résidait dans le manque d’autorité. Plus tard, il a soutenu que les difficultés du Sénégal étaient essentiellement d’ordre économique. Pour quelqu’un qui a été élu avec la promesse de transformer le système, ce changement de position interpelle. Quant au président Diomaye Faye, les éléments que je viens d’évoquer suffisent à expliquer mon étonnement.
Pourquoi ces deux responsables sont-ils devenus aussi brusquement des partisans de la révision constitutionnelle ? C’est une véritable piste d’analyse que nous entendons explorer. Nous chercherons notamment à les rencontrer afin de comprendre les raisons de cette précipitation et d’en discuter avec eux.
La démarche de l’Assemblée nationale est décriée par plusieurs observateurs. Partagez-vous ces critiques ?
Ce qui m’anime d’abord, c’est un profond étonnement. L’initiative portait initialement sur des avant-projets de révision constitutionnelle élaborés par le président de la République. Or, l’Assemblée nationale s’en est saisie pour les transformer en proposition de loi parlementaire. Cette démarche soulève déjà une première interrogation.
Ensuite, les amendements introduits semblent avoir eu pour principal objectif d’affaiblir le président de la République. Autrement dit, la révision constitutionnelle est devenue un enjeu de lutte de pouvoir. Dans ces conditions, il est difficile d’espérer qu’elle produise des résultats bénéfiques pour le pays. La Constitution organise notre vivre-ensemble. À ce titre, elle devrait être le fruit d’un large consensus entre toutes les composantes de la nation. Si cette réforme est conduite dans une logique de rapport de force entre institutions, il y a de quoi s’inquiéter. Les règles qui fondent le vivre-ensemble doivent être acceptées et partagées par tous. C’est pourquoi je considère que la manière dont ce processus a été conduit à l’Assemblée nationale n’est pas favorable à l’intérêt du pays.
Vous voulez donc dire que cette réforme ne correspond pas à l’esprit des recommandations issues des Assises nationales ?
Je parlais d’abord de la procédure. Celle-ci pose déjà un véritable problème. Mais si l’on examine maintenant le contenu, il apparaît lui aussi insuffisant. Lorsque le président Bassirou Diomaye Faye a annoncé, dans son discours de fin d’année 2025, son intention de réviser la Constitution, nous avons estimé qu’il ne fallait pas attendre la présentation d’un texte pour réagir. Nous avons donc travaillé avec plusieurs organisations de la société civile afin de définir les attentes minimales qui devraient guider une telle réforme. Nous avons retenu quatre priorités.
La première concerne le rééquilibrage des pouvoirs. Nous sommes favorables à un renforcement des prérogatives du pouvoir législatif, tant en matière de contrôle de l’action gouvernementale que d’initiative législative. Le Parlement ne devrait pas se limiter à examiner les projets de loi du gouvernement. Il doit également disposer d’une véritable capacité de proposition.
La deuxième priorité porte sur l’indépendance de la justice. Or, nous ne voyons pas comment cette exigence est réellement prise en compte dans la proposition de loi. L’histoire politique du Sénégal montre que l’exécutif a souvent instrumentalisé la justice pour écarter des adversaires politiques. Cette situation ne doit plus se reproduire. Nous avions notamment proposé de revoir le rôle du président de la République au sein du Conseil supérieur de la magistrature afin qu’il ne puisse plus exercer d’influence sur la carrière des magistrats. Ceux-ci doivent pouvoir rendre leurs décisions en toute indépendance, conformément à leur conscience et à la loi. Cette question essentielle n’est pourtant pas traitée.
La troisième priorité concerne la démocratie participative. Aujourd’hui, notre démocratie se limite essentiellement aux élections. Les citoyens élisent leurs représentants puis restent sans véritable moyen d’intervenir jusqu’au scrutin suivant. Nous estimons qu’il faut compléter la démocratie représentative par des mécanismes de démocratie participative, permettant aux citoyens de contrôler davantage l’action publique et, sous certaines conditions, de proposer eux-mêmes des initiatives législatives. Cette dimension est totalement absente du texte.
Enfin, notre quatrième priorité concerne la protection des ressources publiques. Tant que les ressources de l’État continueront d’être considérées comme un patrimoine à la disposition des gouvernants, le Sénégal aura du mal à se développer.
L’argent public doit servir à financer les écoles, les hôpitaux, les routes et l’ensemble des services collectifs. Il ne peut être détourné à des fins d’enrichissement personnel. C’est pourquoi nous avons proposé l’inscription, dans la Constitution, de dispositions fortes consacrant le caractère sacré des ressources publiques afin qu’aucun dirigeant ne puisse en disposer à sa guise.
Ces quatre propositions constituent, à nos yeux, le socle minimal d’une véritable réforme constitutionnelle. Elles ont été formulées en réaction au discours du président de la République annonçant son intention de réviser la Constitution. Aujourd’hui, nous constatons un écart important entre ces attentes et le texte proposé. Certaines de nos recommandations ont été insuffisamment prises en compte ; d’autres ont tout simplement été ignorées.
Est-ce ce qui explique le silence de Sursaut citoyen dans le débat sur ces réformes ?
Il n’y a pas de silence de notre part. Nous travaillons avec d’autres organisations au sein du collectif « Aar Sunu Constitution ». Nous avons déjà publié une déclaration et nous poursuivons la réflexion en vue de nouvelles initiatives, notamment à la lumière des derniers développements. Nous sommes donc pleinement engagés dans ce débat
La majorité est accusée d’avoir fait passer ce texte en force. Partagez-vous cette analyse?
Nous ne nous inscrivons pas dans cette lecture. Il serait dangereux de nous ranger dans un camp ou dans l’autre. Depuis la rupture du tandem Diomaye Faye-Ousmane Sonko, la lutte politique semble se cristalliser autour de cette révision constitutionnelle. Mais nous ne sommes ni avec l’un ni avec l’autre. Nous nous plaçons du côté de l’intérêt général.
L’intérêt général commande que les deux responsables reviennent à la raison, renouent le dialogue et prennent en considération les contributions de ceux qui travaillent depuis longtemps sur les réformes constitutionnelles. Notre position est constante. Nous ne cherchons pas à désigner un vainqueur ou un responsable. En revanche, nous estimons que transformer cette réforme en bras de fer entre l’exécutif et le législatif est une erreur.
La Constitution organise le vivre-ensemble. Aucun parti ne peut prétendre définir seul les règles qui régissent la société sénégalaise. Elles doivent résulter d’un consensus national. C’est pourquoi nous considérons que cette confrontation institutionnelle n’est pas une bonne approche
Dans ces conditions, un référendum ne constituerait-il pas la meilleure voie pour adopter ces réformes ?
La première question est de savoir quel texte serait soumis au référendum. S’agirait-il de la proposition de loi de l’Assemblée nationale ou des avant-projets du président de la République ? Nous ne sommes pas favorables à un référendum portant sur un texte qui divise profondément les acteurs. Avant toute consultation populaire, il faut reprendre le dialogue et rechercher un consensus. Un référendum organisé sur un texte qui fracture la société serait, à nos yeux, une mauvaise solution
Comment appréciez-vous les amendements rejetés, notamment ceux relatifs à l’interdiction pour le président de la République d’être chef de parti, ainsi qu’à la consécration de son statut de « gardien de la Constitution » ?
Pour être franc, je ne connais pas précisément les amendements proposés par le président de la République. Je les ai découverts à travers la présentation qu’en a faite Ousmane Sonko devant les députés. J’inscris cet épisode dans le contexte de la lutte politique qui s’est installée autour de cette révision constitutionnelle. S’agissant de l’incompatibilité entre les fonctions de président de la République et de chef de parti, cette proposition remonte aux Assises nationales. Macky Sall avait refusé de l’appliquer. Le président Diomaye Faye avait, pour sa part, annoncé qu’il respecterait ce principe, avant même qu’il ne soit inscrit dans la Constitution. J’avoue donc avoir du mal à comprendre qu’il puisse aujourd’hui défendre une position différente. Les faits sont là et ils méritent d’être relevés
En recevant une délégation de maires, le président de la République a annoncé son intention de mettre en place un parti politique, deux ans après avoir quitté le secrétariat général de Pastef. Comment analysez-vous cette décision?
Il faut distinguer deux choses. Créer ou soutenir un parti politique n’est pas la même chose qu’en assurer la direction. Selon les principes que nous défendons depuis les Assises nationales, le président de la République ne devrait pas être chef de parti. En revanche, rien ne l’empêche de favoriser l’émergence d’une formation politique qui soutienne son action. Ce qui nous paraît incompatible avec sa fonction, c’est d’en exercer lui-même la direction.
Une autre question agite le débat public : la tenue des élections municipales et départementales à l’échéance prévue. Quelle est votre position ?
Notre position est fondée sur un principe simple. Lorsqu’un mandat est accordé pour une durée déterminée, il doit prendre fin à cette échéance et les élections doivent être organisées. C’est la règle démocratique. Si certains estiment qu’il est impossible de la respecter, il leur appartient de démontrer l’existence d’un cas de force majeure. En dehors de cette hypothèse, ce principe doit être appliqué et défendu.
Pour sortir de la crise entre le président de la République et le président de l’Assemblée nationale, certains évoquent une dissolution du Parlement. Partagez-vous cette option ?
Je suis toujours réservé face aux solutions extrêmes, surtout dans un pays aussi fragile que le nôtre. On ne mesure jamais totalement leurs conséquences. Face à une crise, il faut privilégier la sagesse, la modération et les solutions qui causent le moins de dommages possibles. Je reste convaincu que le dialogue entre les deux responsables est la meilleure voie pour parvenir à un compromis.
Vous avez été ministre de l’Éducation nationale. Le gouvernement a adopté cette année la suppression du concours d’entrée en sixième. Est-ce, selon vous, une bonne réforme?
Toute décision politique doit être appréciée au regard de son contexte. Je ne connais ni le contenu exact de la réforme ni les motivations qui ont conduit le ministre à la prendre. En revanche, si j’avais été à sa place, j’aurais adopté cette mesure depuis longtemps.
Pour quelles raisons ?
Pour garantir le continuum de l’éducation de base. La législation sénégalaise prévoit une éducation de base de dix années, et cette scolarité est obligatoire.
Si l’on veut respecter ce principe, il faut supprimer le barrage que constitue le concours d’entrée en sixième afin de permettre à tous les enfants d’effectuer leurs dix années de scolarité obligatoire. C’est le raisonnement qui guide ma position.
