Trois mois après son ouverture, l’exposition internationale «Mbàmbulaan gu ñuul laa/Je suis un océan noir/Eu sou um oceano negro» a fermé ses portes vendredi dernier à la Galerie Le Manège, après avoir accueilli plus de 1500 visiteurs. Si Yandé Diouf, médiatrice culturelle du lieu, se réjouit de ce bilan chiffré, elle estime qu’un effort de fond reste à faire pour attirer davantage de Sénégalais dans les lieux de diffusion artistique. «En tant que médiatrice, ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est de voir les Sénégalais fréquenter plus massivement les galeries et les musées», confie-t-elle. Son rôle quotidien consiste à assurer une médiation bilingue (français et anglais), mais elle regrette de voir la balance pencher trop souvent du même côté : «Nous accueillons énormément d’étrangers, mais nous aimerions voir plus de locaux. Ces expositions sont conçues pour eux ; ce sont des espaces de transmission qui leur appartiennent.»
Yandé Diouf insiste sur le caractère immersif de cet événement, soulignant l’impact émotionnel fort constaté chez les visiteurs locaux lorsqu’ils franchissent le pas : «Atteindre 1500 visiteurs en seulement trois mois est un excellent signal. Le volume est là, mais nous voulons désormais inverser la tendance pour que le public sénégalais devienne majoritaire.»
L’Atlantique : de la blessure historique au pont culturel
Née en 2025 à Salvador de Bahia, au Brésil, cette exposition itinérante a posé ses valises au Sénégal en 2026. Son adaptation au contexte local s’est solidifiée autour d’une résidence artistique organisée sur l’île de Ngor, réunissant treize artistes femmes issues du Sénégal et de sa diaspora. Pour la médiatrice, le titre même de l’exposition porte une charge symbolique puissante. «L’océan noir représente une mémoire vivante. Il raconte les départs forcés, les retours, mais aussi la force de ce qui reste debout», explique-t-elle. Dans cette configuration, l’eau devient la gardienne de l’histoire, tandis que le «noir» n’évoque pas l’obscurité, mais la profondeur, l’immensité et la richesse culturelle. A travers la peinture, la sculpture et les installations, les artistes explorent les thèmes du soin, de la réparation, du déplacement et de la résilience, invitant le public à panser les blessures de l’histoire.
Des œuvres fortes entre mémoire et patrimoine vivant
Parmi les propositions marquantes du parcours, l’installation monumentale «Yaakar» de la Sénégalaise Asta Niang a fortement marqué les esprits. Conçue à partir de tissus, de fibres végétales et de filets de pêche récupérés, l’œuvre dresse un parallèle poignant entre l’immensité de la mer et la douleur des mères confrontées au drame de l’émigration clandestine. Elle y dépeint la femme comme un sanctuaire de vie, de transmission, mais aussi de silences face au mystère de l’océan.
Chaque artiste apporte ainsi sa propre lecture de cette mémoire commune. Yandé Diouf met en avant le travail de la Brésilienne Shai Andrade, ainsi que les créations de Marième Ngom autour des coiffures. Ces dernières y sont magnifiées comme un patrimoine vivant, transmis de génération en génération, symbolisant des liens culturels indestructibles entre l’Afrique et les Amériques.
Pour le duo de commissaires d’exposition Beya Gille Gacha et Salimata Diop, rejointes par Ken Aïcha Sy pour ce chapitre dakarois, l’objectif est pleinement atteint : faire de la galerie un espace de cohabitation et d’expériences partagées. En incitant les artistes à sortir de leur zone de confort, le projet rappelle que l’océan Atlantique ne doit plus être perçu comme une frontière étanche, mais comme un trait d’union reliant des trajectoires sœurs.
Les artistes de l’édition dakaroise : Shai Andrade, Chris Tigra, Bienvenue Fotso, Amy Célestina Ndione, Saly D, Asta Niang, Marième Ngom, Anique Jordan, Poundo Gomis, Johanna Makabi, Anta Germaine Gaye et Yaay Hawa Fall.
